Crise et repositionnement du commerce agricole

Crise et repositionnement du commerce agricole

La question de la place du Maroc dans le commerce agricole mondial préoccupe les responsables politiques, les acteurs privés et tous les secteurs ayant, de près ou de loin, un intérêt agricole. Ce qui est en cause, c’est la pertinence d’une spécialisation agricole construite avec les pays du Nord, alors que la globalisation a fait bouger les lignes de manière radicale. Face aux doutes que génère cette évolution, il y a lieu de mettre en valeur certaines initiatives prises par des opérateurs de toute taille qui vont dans le bon sens, celui d’une meilleure intégration avec les pays du Sud (Maghreb, Afrique, Amérique latine).

La spécialisation marocaine se reflète dans les flux commerciaux agricoles : nous importons les produits de base et nous exportons les fruits et légumes, avec comme principal partenaire l’Union européenne et l’Amérique. Or, ce positionnement est soumis à des évolutions qui remettent en cause sa validité (voir Figure 1).

La remise en cause a comme « toile de fond » la globalisation du commerce agricole et ses conséquences sur (i) la formation des prix mondiaux, (ii) la géographie de la production et de la consommation mondiale et (iii) le profil des risques d’approvisionnement, (iv) le mouvement et la composition des IDE agricoles.

Prix des produits de base à la hausse

Suite aux accords de l’OMC (Marrakech) de 1995, les grands pays producteurs du Nord ont mis en œuvre des politiques dites de « soutien découplé » en lieu et place des mesures de soutien direct des prix. Ce démantèlement des interventions directes s’est accompagné d’une croissance du commerce en liaison avec la multiplication des accords commerciaux bilatéraux et de la croissance économique dans les pays en développement. De ce fait, les prix relatifs des matières agricoles de base, jusque-là subventionnés à l’exportation, ont subi des hausses qui reflètent les conditions du marché au cours des années 2000, avec un pic en 2008 et un pic en 2010 (voir Figure 2).

Cette évolution des prix des produits de base s’explique par les profondes transformations des relations fondamentales entre l’offre et la demande. Parmi celles-ci, on compte notamment : la forte croissance économique dans les économies émergentes couplée à une urbanisation rapide et des changements de régimes alimentaires des classes moyennes, les tentatives de réduire l’utilisation des énergies fossiles et le recours aux biocarburants, la diminution de la productivité de certains produits agricoles liés à des chocs d’offre en lien ou non avec le réchauffement climatique.

Historiquement, les prix des produits de base et les prix des actions évoluaient habituellement en sens opposé1. Néanmoins, dès 2009, la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement) a commencé à signaler de plus fortes corrélations positives entre les prix des matières premières et ceux de plusieurs autres actifs financiers2. Ce phénomène de financiarisation des marchés des produits agricoles de base impacte la volatilité des prix mondiaux.

Géographie de l’offre et de la demande

La demande alimentaire croît en relation avec la croissance démographique et celle des revenus, notamment dans les pays d’Europe de l’Est, d’Amérique latine et d’Asie ainsi qu’en Afrique (voir Figure 3). Elle a tendance à stagner en Amérique du Nord, en Europe de l’Ouest et en Océanie. Face à la saturation des gains de productivité dans les pays du Nord, cette demande accrue a été de plus en plus satisfaite par les producteurs sud-américains dont les gains de productivité ont été soutenus.

Risques d’approvisionnement

Sur ces marchés globalisés et sensibles aux effets de substitution, les variations de prix ont tendance à s’amplifier et devenir plus fréquentes. Dans ces conditions, certaines pratiques de sécurisation de l’approvisionnement, notamment à partir de 2008, sont porteuses de risques accrus pour les pays déficitaires. Ainsi, certains pays ont pris des mesures de restriction des exportations à l’occasion de la baisse de la production mondiale de 2008, alors que d’autres ont subventionné les importations (dont le Maroc). L’analyse de ces pratiques restrictives a été effectuée dans une étude récente du NBER4. Cette dernière montre que les mesures de restrictions commerciales, prises de manière unilatérale, ont eu comme conséquences d’aggraver l’insécurité alimentaire et la pauvreté. Suite à la deuxième vague de hausse des prix mondiaux en 20105, la séquence d’instabilité est entrée dans sa cinquième année consécutive. Cette préoccupation devient alors globale, comme le reflète le sommet du G20 de Séoul en novembre 2010 et le plan d’actions développé par les ministres de l’Agriculture en juin 2011.

IDE à la recherche des ressources de base

Le développement des projets d’acquisition des terres dans les pays du Sud de la part des opérateurs privés ou parapublics répond aussi à ce besoin de sécurisation. Après plusieurs décades de sous-investissement agricole dans les pays en développement, la fin des années 2000 a été marquée par une flambée des IDE dans le secteur agricole, plus particulièrement orientés vers la production des produits de base. Les raisons de ce boom des IDE sont nombreuses et complexes, mais les principaux leviers sont clairement associés à la hausse massive des prix en 2007-2008, qui a fait prendre conscience des limites des ressources naturelles mobilisables en vue de la production alimentaire à l’échelle globale face à une demande dont on anticipe un doublement au cours des quatre prochaines décennies. Le renchérissement des cours a poussé les pays lourdement dépendants des importations à investir dans les pays dotés de ressources naturelles (notamment en eau) relativement abondantes. Ces IDE ont été considérés comme des sources d’approvisionnement offrant plus de garanties que le marché mondial spot6. De plus, les prix élevés des aliments de bétail et des biocarburants offraient des opportunités de spéculation.

L’Afrique est la destination principale des nouveaux IDE basés sur l’acquisition des terres (70% des surfaces)7. Sept pays africains parmi 84 destinataires ont été particulièrement ciblés par ces IDE : Soudan, Éthiopie, Mozambique, Tanzanie, Madagascar, Zambie et la République démocratique du Congo. En Asie, les principales destinations sont les Philippines, l’Indonésie et le Laos.

Il faut noter la tendance à la concentration intrarégionale des investissements en Asie et en Amérique latine dans lesquels ce sont des firmes performantes de la région qui essaient d’étendre leur zone d’influence. En Afrique, les compagnies sud-africaines ont investi avec succès dans les pays voisins. Dans certains cas, les entreprises sud-africaines ont servi de relais, grâce à leur expertise, aux opérations financées en dehors de la région africaine, notamment au Mozambique, en Tanzanie et en Zambie.

Initiatives porteuses d’un nouveau positionnement

L’ensemble de ces facteurs a contribué à modifier en profondeur le commerce agricole, avec une montée des pays du Sud à la fois comme producteurs, consommateurs et investisseurs. Dans ce contexte, des initiatives d’adaptation au potentiel des échanges Sud-Sud ont été prises par diverses catégories d’opérateurs locaux et internationaux. Trois types d’expériences illustrent cette observation.

La première initiative intéressante concerne le mouvement d’exportation des services des techniciens serristes8 marocains vers le reste du Maghreb. Formés au sein des clusters le long des plaines côtières, d’Agadir à Larache, ils ont pu développer des contrats. Cette exportation de compétences techniques préfigure un modèle réplicable entre pays proches sur le plan des vocations agricoles. On pense naturellement aux compétences développées en Tunisie dans la filière oléicole, en Algérie dans la filière dattière, dans les pays du Sahel dans la filière d’élevage extensif, en Afrique du Sud en matière d’agrumes, en Zambie pour l’élevage intensif, etc.

La deuxième expérience significative est celle des échanges agricoles induits suite à l’achèvement du tronçon Nouakchott-Nouadhibou, dernier tronçon de la transsaharienne Tanger-Dakar. Le long de cette route, la logistique est assurée par des camions gérés par des indépendants qui transportent des légumes (tomates, oignons) du Maroc vers les pays subsahariens et importent des fruits (mangues, coco) de ces pays vers le Maroc. Cet exemple montre l’impact des connexions logistiques sur la mobilisation du potentiel de création du commerce Sud-Sud.

La troisième référence marquante est celle qui résulte de la stratégie des acteurs globalisés qui installent au Maroc des projets sur la base d’une analyse des avantages compétitifs qu’il offre par rapport à l’offre des concurrents potentiels. Cette dynamique, qui représente une rupture par rapport aux IDE installés à la recherche d’un accès préférentiel sur les marchés européens, devrait contribuer à une amélioration du profil de spécialisation dans la durée de l’offre marocaine.

Ces initiatives, qui traduisent une adaptation des opérateurs de base, parfois à la limite de l’informalité, ne suffiront pas, cependant, à combler l’héritage de déficit de spécialisation vers le Nord.

Pour consolider cette évolution, les gros opérateurs, qui continuent de parier sur les marchés du Nord à accès privilégié, doivent être mobilisés. De plus, il faut envisager un redéploiement des moyens des centres de recherche, de l’expertise et de la coopération, vers une meilleure connaissance des régions du monde qui bougent.

Il est donc grand temps de réfléchir à la manière de rééquilibrer les incitations commerciales, afin qu’elles soient moins favorables aux courants d’échange traditionnels et plus en ligne avec les évolutions actuelles.

 

 

1.     GORTON G. et ROUWENHOST K.G. (2006). Fact and Fantasies about Commodity Futures, Financial Analyst Journal, n°62.

2.     Deux publications des Nations Unies : CNUCED, The Global Economic Crisis: Systemic Failures and Multilateral Remedies, n° de vente : E.09.11.D.4, New York et Genève, 2009 et CNUCED, Price Formation in Financialized Commoditx Markets: The role of Information, UNCTAD/GDS/2011/1, New York et Genève, 2011.

3.     Source : Growth in Global Agricultural Productivity: An Update Keith Fuglie and Nicholas Rada.

4.     ANDERSON K., IVANIC M., MARTIN W. (2012). Food prices spikes, price insulation, and poverty.

5.     OECD-FAO AGRICULTURAL OUTLOOK 2011-2020.

6.     Les marchés spot sont des marchés réels organisés au niveau mondial, sur lesquels les traders achètent et vendent les cargaisons de pétrole. Il s’agit de cargaisons qui existent physiquement et dont le transport va avoir lieu très prochainement ou est déjà en cours.

7.     Recensement réalisé par Land Matrix.

8.     Spécialistes de la culture sous serres, ndlr.

 

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