Comment dépasser la société rentière

Comment dépasser la société rentière

Auteur : Abdelali Benamour

 

 

 

Une invite au rêve, quoi de plus approprié pour commencer une nouvelle  année sous de bons auspices ! Le livre d’Abdelali Benamour est sorti en 2016, quelques mois avant la fin de l’année. L’auteur est une personnalité publique bien connue, il  assure actuellement la présidence du Conseil de la Concurrence, mais il a eu dans son itinéraire plusieurs parcours tout aussi intéressants ; enseignant chercheur, fondateur et PDG de l'Institut des Hautes Études de Management (HEM) en 1988, ancien député de l’USFP à Casablanca, il a également été Président de l'Association "Alternatives" (1995 – 2002). Ainsi le chercheur en économie, le pédagogue, et le militant sont inséparables dans son cheminement  comme dans sa personnalité. Cet  essai de 250 pages est une réflexion  sur la situation socio-économique et politique du Maroc et ses perspectives d'émergence. Réparti en cinq chapitres, l’essai  qualifie le Maroc de société rentière en lente transition, et pour mieux l’identifier, Benamour aborde les différentes grandes expressions  de cette rente dans le contexte national  les plaçant dans une perspective historique. 

Le comportement rentier diffus marque profondément l’ensemble de la  société marocaine, mais il caractérise aussi les organisations de représentation de celle-ci. La rente  d’abord  sociale  se double d’une autre qualifiée de religieuse, laquelle  est  répartie d’abord entre instances religieuses traditionnelles et  gouvernants, mais se retrouve aussi en troisième lieu dans la   sphère  dite idéologico-islamiste, se manifestant entre autres,  dans le salafisme jihadiste, meurtrier et sanglant.

Benamour n’hésite pas à mettre à nu les paradoxes de cette catégorie de rentes ; il écrit à ce propos : « on met en évidence la morale dans les comportements sociaux, mais les relations socio-économiques perdent énormément en termes de confiance et la corruption prend des proportions exorbitantes ».

La troisième catégorie de rentes qui sévissent au Maroc est politique selon Benamour, elle a tout d’abord un caractère institutionnel, mais émane aussi des dysfonctionnements internes des structures politiques, et de certaines dimensions culturelles de la politique marocaine.  Enfin la rente économique est citée en dernier, illustrée par les dysfonctionnements du marché dans leur globalité, tout en étant  aussi des rentes drainées par des milieux « politiquement connectés ». Partant de ce constat, l’auteur propose pour alternative le rêve d’un système de valeurs à travers ce qu’il appelle une charte de citoyenneté, ce qui signifie d’abord le rêve d’un Etat démocratique, fort et sans rentes indues.

A travers un diagnostic politique, l’auteur note l’histoire  d’une  lutte acharnée autour du pouvoir de 1956 à 1998,  puis une période d’apaisement avec le Roi Mohamed VI  mais où la faiblesse grandissante des partis politiques et de leur représentativité, accompagnée  de la  lancée conservatrice du PJD,  ne cessent de susciter les inquiétudes. Que faut- il alors pour retrouver une « faisabilité » pour  ce rêve ?  Benamour constate : « Ce qui est paradoxal, c’est que ce regain de religiosité ne s’accompagne pas réellement de la mise en évidence des valeurs fondamentales proclamées aussi bien par l’Islam que par les acquis universels ; nous assistons en fait à une réelle panne en termes de valeurs ; on se proclame de la spiritualité musulmane, mais dans les faits on réduit souvent l’islam à des interdits qui frisent parfois le ridicule ; on va certes à la mosquée, mais les chaines de solidarité s’affaiblissent ».

 Il cite la nécessité de préciser le référentiel religieux pour mieux le délimiter vis-à-vis de la sphère politique ; la clarification de la séparation des pouvoirs et leur répartition au niveau de l’exécutif ; mais il note aussi « la perte de représentativité de nos organisations politiques … notre système électoral éparpille le champ politique et ne permet pas l’émergence de majorités claires » et propose la recomposition du champ politique avec l’adoption d’une représentation électorale menant à des majorités claires ; la mise en place d’une régionalisation réelle et la décongestion de l’Etat,   par son recentrage sur  ses fonctions de base et le renvoi des autres à des structures plus appropriées.

Dans cette lecture politique, Benamour apporte une perspective  précise en termes d’analyse. Tout en sauvegardant  la  modération, la  cohérence  et un certain  pragmatisme il adopte  beaucoup de rigueur dans l’identification des réformes et la définition des acteurs qui devront les porter .  Toutefois,  si on prend  en compte la nature et les profondes caractéristiques  des parties concernées, les propositions alternatives de l’auteur défient et  paraissent   difficiles sinon quasiment utopiques aujourd’hui. Est- ce la raison pour laquelle il a tenu à parler de rêve  ?! Peut être.

Sur le plan économique, l’auteur s’appuie aussi sur la même approche allant d’une analyse des facteurs à des propositions  alternatives. Il relate ainsi la longue période de « tâtonnements » s’étalant  depuis l’indépendance jusqu’au programme d’ajustement structurel (1956-1983). Il considère que la  deuxième phase, celle d’avant le gouvernement de l’alternance en 1998,  n’était qu’une démarche de réforme inachevée. Ce fut ensuite un parcours de redressement jusqu’au 20 février 2011, dont la suite a des caractéristiques spécifiques avec la nouvelle constitution et l’émergence du PJD et du  gouvernement Abdel Ilah Benkirane.

 En tout cas, à la fin du  mandat de celui-ci en tant que premier chef de gouvernement, dans un nouveau contexte politique et économique, le Maroc  a pour bilan une compétitivité économique insuffisante pour assurer la logique d’émergence et ce, malgré beaucoup de données économiques encourageantes.

 A ce niveau aussi, des inquiétudes s’installent autour de résultats économiques en demi-teinte et  des retards majeurs relatifs à des réformes primordiales en justice et en éducation. Benamour note ainsi « on semble vivre dans une sorte de cercle vicieux sociétal au moment même où les potentialités  du pays sont réelles ». Il incrimine à ce propos « le faible niveau de conscience politique » chez « une bonne partie » des Marocains et  le positionnement « assez conservateur des élites». Il écrit : « L’une des inconséquences les plus pénibles me semble être liée au fait que beaucoup de Marocains n’ont pas encore pris conscience de l’impératif de mériter pour gagner, ni de produire avant de répartir ».

Pour que s’accomplisse le rêve de Benamour, il appelle  au redéploiement de l’action économique dans quatre directions ; une action soutenue contre les rentes notamment par le biais d’une nouvelle législation de régulation du marché, une « synthèse » entre la compétitivité et l’action sociale, une synthèse tout aussi nécessaire entre l’entreprenariat d’adaptation à la mondialisation et l’auto entreprenariat indispensable à l’emploi, et consacrer enfin la priorité aux secteurs d’avenir. En appui à ces grandes options,  il appelle à mettre en évidence deux choix horizontaux : l’entreprenariat et la recherche axée sur les secteurs prioritaires et des universités de pointe.

Le cinquième et dernier chapitre de cet essai se trouve consacré au  rêve  dans sa dimension sociale, où il évoque un modèle viable assurant  protection et égalité des chances et « sans rentes indues ». Au niveau de l’analyse, l’auteur rappelle   le bilan   national marqué par un déficit en développement humain, la persistance de la pauvreté et des inégalités, ainsi que l’expansion de  l’intégrisme religieux. La priorité  aux réformes dans ce champ repose sur  un social  qui, sur le plan individuel respecte la logique du marché,  mais qui agit en faveur du renforcement des acquis à caractère collectif. La clé de voute ou l’outil  stratégique de ces réformes  concerne l’éducation et le système éducatif et de formation, la mise en place des valeurs de la qualité et du mérite. Il n’oublie pas à ce niveau encore  la nécessité de  se consacrer à  l’exercice des droits humains fondamentaux et à la  lutte contre les extrémismes religieux et communautaires.

En tout cas, pour Benamour, le Maroc se porte relativement bien mais pourrait se porter beaucoup mieux s’il s’engageait dans le démantèlement des blocages rentiers. Le mouvement du 20 février en son temps,  version marocaine du printemps dit arabe,  a signifié selon lui que le Maroc aspire à passer à une nouvelle étape de réformes « socio-économico-politiques profondes et plus difficiles » ; il s’agit aujourd’hui de mettre en place quatre grandes séries de réformes nécessaires, dont une charte de citoyenneté libératrice fondée sur les valeurs qui rassemblent profondément les Marocains ; une  gouvernance fondée sur une démocratisation réelle, une économie concurrentielle et un modèle social soucieux des droits humains fondamentaux.

Ce livre est une porte ouverte sur la réflexion comme élément préalable nécessaire à toute approche politique du contexte marocain. Il démontre  que la flamme de Benamour reste tout aussi d’actualité que trois  décennies auparavant, lorsqu’il évoquait une approche social-démocrate au sein de ses anciens irréductibles camarades de gauche ; ceux là même  dont la flamme s’est éteinte depuis longtemps !

Par : Bachir Znagui

 

D’une société de rente à une société de mérite

Rêvons le meilleur pour le Maroc

Par Abdelali  Benamour

Editions : La Croisée des chemins

Prix: 80 DH / 16 €


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