Classe mondialisée et ignorée

Classe mondialisée et ignorée

Les interviews menées par l’équipe de chercheurs (du CESEM) auprès de leaders d’opinion, à propos de l’émergence ou de l’éventuelle existence d’une «classe moyenne» au Maroc, fascinent autant par les aspects qu’elles révèlent (comment l’élite perçoit les groupes à revenu moyen) que par ceux qu’elles passent sous silence. Nous entamons une époque, marquée par une crise financière mondiale, où le président Barack Obama a mis sur pied une commission pour «sauver» la classe moyenne aux Etats-Unis, où les politiciens britanniques demandent désespérément aux banques de prêter de l’argent aux chefs de petites entreprises et aux acquéreurs de biens immobiliers. Du coup, parler des problèmes de la classe moyenne «marocaine» peut paraître dérisoire voire anachronique. Quoique, cette même classe marocaine reflète aussi bien, sinon davantage des tendances globales que locales. En fait, le statut matériel et social de ces groupes éduqués et/ou dotés d’un revenu moyen reflète le degré d’intégration du Maroc dans l’économie politique mondiale, et sa position par rapport aux débats philosophiques et politiques qui veillent à l’expansion du potentiel humain. 

 

La classe moyenne vue par les interviewés

Les répondants identifient la classe moyenne de différentes manières : pouvoir d’achat, accès aux valeurs et images culturelles mondiales, capacités linguistiques, aspirations, éducation et désaffection politique. La plupart d’entre eux estiment que cette catégorie sociale demeure limitée en nombre et en potentiel, à défaut de formation adéquate, d’opportunités d’emploi, voire de revenus suffisants pour pouvoir acquérir des biens conventionnellement associés au statut de cette frange sociale (maison, voiture et seuil de sécurité économique).

Abderrahim Zahi estime qu’une certaine classe moyenne «est en train de se paupériser progressivement».  Quand il évalue le statut actuel des médecins à l’aune de sa propre carrière entamée au début des années 80, il se montre incrédule, choqué. Il se dit heureux d’avoir commencé à cette époque-là, et de ne pas avoir eu à subir le même déclin de revenus que ses jeunes confrères. «Je m’en sortais très bien avec les 1400, puis 2000 DH, puis un peu plus, etc… Ça a augmenté peu à peu. Et maintenant quand on me dit :’Un médecin n’arrive pas à payer son loyer, n’arrive pas à payer ceci ou cela, n’arrive pas à se marier, n’arrive pas à avoir une voiture…’ je dis que c’est quand même gonflant». Ses commentaires portent spécialement sur le revenu économique mais nous renseignent sur un problème plus large : la recherche d’un statut social et d’un accomplissement personnel par les voies modernes de la mobilité sociale (université, emploi professionnel) ne mène pas nécessairement aux résultats modernes escomptés.

Je suggère donc une réflexion sur la mobilité sociale au Maroc à partir de trois perspectives : comment changer de cap et passer d’un objectif local d’élargissement de la classe moyenne à un stade global, où l’on tiendrait compte des stratégies politiques au niveau mondial ? Comment appréhender les spécificités de la mobilité sociale et des identités sociales au Maroc à partir des tendances mondiales ? Comment saisir l’impact de la mobilité sociale sur la mobilisation politique?

 

Soubassements sociopolitiques d’un discours

Certes, l’Etat marocain –aussi bien sous Hassan II que sous MohammedVI- a eu besoin, pour des raisons d’austérité budgétaire et de productivité, de se délester de sa responsabilité directe dans la mobilité sociale, grâce à l’emploi dans le secteur public. Mais au demeurant, ce même Etat a toujours besoin du soutien politique de groupes qui n’appartiennent pas à l’élite. Il est donc obligé, tout en abandonnant son rôle de recruteur (à base d’un engagement constitutionnel abstrait), d’affirmer aux yeux des populations aux revenus faible et moyen la pertinence de son rôle dans leurs vies. Le roi Mohammed VI a ainsi plaidé pour que les classes démunies et moyennes deviennent au centre de l’initiative politique. Pour ce, il a créé une corrélation entre gains matériels, conscience civique et identité sociale positive. «Nous réaffirmons Notre ferme volonté de veiller à ce que toutes les politiques publiques soient l’édifice social, la base de la stabilité et un puissant catalyseur de la production et de la créativité», a-t-il déclaré dans son dernier discours (20 août 2008). Dans son discours sur l’INDH du 18 mai 2005, le roi avait déjà établi le même lien organique entre le matériel et l’immatériel.  Chaque Marocain mérite, a-t-il dit alors, «la possibilité . . . de s’épanouir en déployant pleinement ses potentialités et ses aptitudes».

La volonté affichée est claire mais le fait de dissocier les politiques à l’adresse des pauvres, de celles menées au profit de classes moyennes à l’identité abstraite, et inversement, annule les corrélations que les individus établissent entre l’échelle des revenus et les opportunités sociales qui peuvent s’offrir à eux. Ainsi, un blogueur commentant l’INDH écrit : «Les médecins marocains en chômage se demandent où se trouve leur place dans l’INDH, un projet si important en lequel les Marocains ont beaucoup d’espoir. Quel développement humain allons-nous réaliser si le droit de la santé est menacé ? Au Maroc, on a un médecin pour 1742 habitants, en Tunisie un pour 400 habitants, alors que plus de 800 médecins sont en chômage !!! A vous de commenter les chiffres!». Entre le médecin interviewé qui perd pied par rapport au déclin social de ses pairs et le blogueur qui situe les médecins chômeurs en deçà de la classe moyenne, les catégories deviennent floues.

 

Faible marge de progression des revenus moyens

Malgré les pourcentages exponentiels de chômage dans les rangs de jeunes diplômés dans le monde arabe et même au-delà, les programmes politiques internationaux, censés augmenter les revenus, offrir des opportunités économiques et booster le potentiel humain, préfèrent mettre l’accent sur les populations paupérisées. Il est fait mention de la catégorie «classe moyenne» pour développer les capacités administratives ou la «gouvernance», terme fourre-tout que les agences utilisent en vue d’assurer une bonne application et gestion des programmes d’assistance internationale qu’elles allouent. Ces mêmes agences et autres bailleurs de fonds gouvernementaux notent leur soutien à la classe moyenne à travers le financement de formations professionnelles et l’amélioration de la qualité des services publics. Le Livre Blanc de 2006, relatif au développement international, met l’accent sur la nécessité de construire plus d’écoles et de cliniques et de mettre à disposition ultérieurement le personnel adéquat pour les diriger.

Les quelques rares spécialistes en développement qui se sont penchés directement sur les différentes dimensions et caractéristiques de la classe moyenne dans le monde déplorent l’absence de politique visant à soutenir les populations à revenu moyen. «Le monde – de quelque bout qu’on le prenne - semble être en manque d’une classe moyenne» , écrivent Milanovic et Yitzhaki, après avoir passé en revue une base de données internationale, relative aux revenus et aux pouvoirs d’achat. Il n’existe malheureusement pas d’étude similaire, ni même comparable, sur la taille de la classe moyenne au Maroc, ni même des modèles de mobilité sociale.

Une simple comparaison entre les enquêtes de niveau de vie des ménages de 2001 et 2007 montre que la pauvreté a fortement diminué, passant de 15,3% à 9% au niveau national, de 7,6% à 4,8% dans les zones urbaines et de 25,1% à 14,5% dans le rural. Le taux de vulnérabilité a également régressé de 22,8% à 17,5% sur le plan national. Chose plus remarquable encore, selon l’enquête de 2007, les ménages perçoivent une nette amélioration dans leur qualité de vie. En effet, 36% des ménages ressentent une élévation de leur standard de vie, alors que 30,5% n’ont pas l’impression que le leur ait subi le moindre changement.

Malgré toutes ces bonnes nouvelles, les inégalités demeurent inchangées. En affinant davantage l’analyse, on se rend compte, d’après l’enquête de 2007, que les ménages à faible revenu ont amélioré leur régime alimentaire en achetant plus de viande et en réduisant leurs dépenses en nourriture de base, comme le blé. Cela se répercute sur l’ensemble. Justement, alors que les 20% les plus riches de la population ont englouti presque 50% de la consommation globale, la part des 20% les plus pauvres du gâteau n’atteint pas les 7%. Or, ces chiffres sont une copie identique de ceux de 2001.   

Quel potentiel de mobilité sociale pour les pauvres pouvons-nous déduire des données disponibles sur la consommation des ménages ?  On perçoit qu’un très faible pourcentage de cette catégorie de population s’est amélioré ou s’est maintenu en l’état depuis le milieu des années 80 (début du P.A.S). Et en regardant de près les dépenses en biens non alimentaires, il s’avère que l’école, notamment privée, assure aux populations à faible revenu une ascension sociale limitée. Prenons un étalon. La frange des 20% les plus pauvres a consacré en 2001/2002 14,9% de son revenu global à la santé, à l’éducation et aux autres besoins non alimentaires, alors que les 20% les plus riches y ont consacré 36,1% de leur budget, initialement beaucoup plus important. Certes, les dépenses en matière de santé, prises en vrac, ont légèrement progressé. Le budget moyen qui y est consacré est passé de 298 DH en 2001 à 809 DH en 2007 à la campagne et de 886 DH à 1056 DH en ville (soit de 627 DH à 987 DH pour le budget moyen national). Mais cela ne veut pas forcément dire un meilleur accès aux services et peut être simplement une résultante de l’augmentation des frais.

Que faut-il retenir du comparatif entre ces deux enquêtes de 2001 et 2007 ? Essentiellement ceci : au moment où la pauvreté régresse, de manière significative, l’inégalité se maintient au même niveau. Il nous manque encore des informations clés pour trouver un lien plausible entre les deux tendances. Nous ignorons, par exemple, comment les populations appartenant au bas de l’échelle et celles qui se trouvent au milieu des stratifications sociales comblent le fossé qui les sépare des élites. Des données longitudinales portant sur l’éducation, l’expérience au travail, les salaires et les biens propres aux ménages peuvent nous aider à y voir plus clair, mais ceci demande encore plus de ressources. En attendant, nous pouvons nous pencher sur les recherches qualitatives pour discerner les trajectoires de mobilité sociale, là où elles existent.

 

Tendance baissière de la mobilité sociale

En menant mes propres recherches sur la mobilité sociale et la classe moyenne au Maroc à la fin des années 90, j’ai réalisé que les voies menant à la mobilité se sont considérablement rétrécies depuis la fin des années 70 ou plus exactement la veille du mouvement de réforme. J’ai précisément développé l’argument suivant : le processus d’intégration dans le marché mondial a mené à la constitution de trois groupes sociaux. D’abord, celui des entrepreneurs et des managers travaillant dans des domaines internationaux ou internationalisés, comme la publicité, la finance et la manufacture ; ensuite, des hommes et des femmes occupant des professions traditionnellement classées de classe moyenne (médecins, avocats, enseignants …) ; enfin, les chômeurs et les employés précaires.

J’ai alors suggéré que l’appartenance à l’un des trois groupes sociaux tienne compte de la taille de la famille, de l’éducation et de la profession des parents, du degré de formation, du capital social et économique disponible ou autres ressources familiales, et des compétences linguistiques. Le fait que l’accès à la mobilité soit bloqué pour des enfants, dont les parents étaient à faible revenu et avaient un niveau scolaire limité, veut tout simplement dire que, sans ressources familiales, la majorité écrasante de la population ne peut accéder à des professions susceptibles de lui assurer une sécurité économique. Autrement dit, sans assistance familiale, la mobilité est impossible.

Une autre recherche, plus datée que la mienne, explique autrement l’incapacité d’enfants issus de familles à faible revenu et de zones rurales, à escalader l’échelle sociale. L’historien Pierre Vermeren, auteur de la recherche, cite une enquête dirigée par l’Ecole Mohammadia d’ingénieurs (EMI) en 1993, montrant que le nombre d’étudiants nés dans le monde rural a été réduit de moitié en douze ans (de 41,6% en 1981 à 22%). La même étude révèle que, sur la durée, les chances d’accès des ruraux à la classe moyenne se sont amenuisées, puisque si en 1970, les habitants de zones rurales représentaient 38,7% des étudiants ingénieurs, deux décennies plus tard, ils n’étaient plus que 7,3%. Quant aux urbains, fils de fonctionnaires moyens, ils représentaient 38,2% des répondants à une étude menée auprès de 500 étudiants au début des années 90 par la sociologue Rahma Bourquia. Leur profil sociologique est plein d’enseignements : leurs mères étaient, en général, femmes au foyer (71,4%) et leurs parents étaient, soit illettrés, soit issus de l’enseignement secondaire. A peine 12,4% des pères et 5,6% des mères étaient issus de l’enseignement supérieur. La plupart provenaient de quartiers populaires anciens (20,2%) ou nouveaux (43,2%) et dépendaient de leurs bourses et des ressources familiales (71,2%) pour subvenir à leurs dépenses durant la période estudiantine. Bref, rien ne les prédisposait objectivement ou socialement à une certaine mobilité sociale, d’autant que leur formation (à l’université publique) était faiblement valorisée.

 

L’emploi, l’informel et l’accès à la sécurité économique

Vu l’absence de recherches actuelles sur la mobilité sociale, il nous a semblé utile de nous référer à une étude sur ce que les opportunités d’emploi offrent comme salaires et bénéfices. Malgré les efforts fournis par le gouvernement afin de contrôler les dépenses publiques, l’emploi dans le secteur public continue d’offrir la meilleure voie possible à la sécurité économique. La Banque mondiale a calculé que la compensation monétaire au sein du secteur public est plus élevée que dans le privé de 8%. Sachant que la différence entre les deux secteurs devient encore plus prononcée si on fait entrer en ligne de compte les compensations non monétaires, comme la sécurité de l’emploi, les plans de retraite et la pression du travail, la BM en arrive à la conclusion suivante : les bénéfices non monétaires équivalent à 60% de la rémunération standard. Or, au vu de la crise financière actuelle et de la déstabilisation des marchés du travail dans le secteur privé, le besoin de renforcer l’emploi permanent dans le secteur public pourrait chambouler la donne.

Sans forcément spéculer sur les capacités d’expansion du secteur public, encore incertaines dans un pays émergent comme le Maroc, ni sur les postes rémunérés et suffisamment stables dans le privé, il est clair que le secteur informel représente une voie de secours génératrice de revenus et source d’opportunités d’emploi. Dans leur étude sur le chômage chez les jeunes au Maroc (2005), El Aoufi et Bensaïd expliquent qu’à mesure que les jeunes peinaient à trouver de l’emploi, les portes d’entrée au secteur informel se sont démultipliées : constructions, différents apprentissages, participations à des affaires de famille. Même si les opportunités offertes par le secteur informel sont destinées, selon l’analyse des deux économistes, à des populations au niveau scolaire plutôt bas, ce même secteur s’élargit de plus en plus à des domaines comme la réparation de PC et la programmation.

El Aoufi et Bensaïd ne manquent pas de rappeler que même les moyens d’accès à l’emploi deviennent informels. Selon leur étude, une moyenne de 21% des chercheurs d’emploi de la population urbaine avait recours, entre 1985 et 1999, aux amis et aux réseaux sociaux, alors qu’une moyenne de 50,5% recherchait un emploi à travers le contact direct avec l’entreprise ou l’administration. Durant les années 2000, le recours aux amis et aux réseaux sociaux est devenu aussi répandu que l’accès direct à l’employeur, par des visites spontanées. Si les bureaux de recrutement, comme l’ANAPEC, aident quelque peu les diplômés à trouver un contrat (à durée déterminée ou indéterminée), quels moyens les produits de l’échec scolaire ont-ils pour s’en sortir ? Outre l’image dégradante du «moqef» et les offres provenant du textile et de l’agriculture, quelques voies parallèles de mobilité leur sont offertes. Le Prix du micro-entrepreneur, co-organisé par PlaNet Finance et CitiGroup, a révélé, dans son édition de 2006, des cas de femmes qui ont ouvert des boulangeries ou lancé une grilladerie de poisson, et d’hommes engagés dans la réparation de téléphones portables ou qui recyclent des pneus pour la décoration d’intérieur.

 

Que représentent les classes moyennes dans un monde globalisé ?

Même si les données sur les groupes à revenus moyens et sur la mobilité sociale font défaut au Maroc et dans le monde entier, il est nécessaire de débattre de la signification politique et économique de l’avènement de la classe moyenne et du sens à donner actuellement à cette catégorie sociale dans un monde globalisé. Lorsque Milanovic et Yitzhaki ont déduit de leur étude que la classe moyenne mondiale est minuscule comparée aux autres groupes sociaux, aux revenus supérieurs ou inférieurs, ils se sont logiquement posés la question suivante : «Pourquoi le monde ne se dote-t-il pas d’une classe moyenne ? Première réponse, évidente, les inégalités dans le monde sont trop élevées». Ils se sont alors posé une seconde question : «Quelle pourrait être la raison fondamentale d’une telle carence ? Nous pourrions présumer que c’est dû à l’absence d’une agence, élue par les citoyens du monde et mandatée pour veiller à ce que la classe moyenne existe et se développe». Autrement dit, le seul gouvernement qui pourrait s’impliquer réellement pour élargir la base démographique de la classe moyenne à une échelle mondiale et veiller à faire croître le revenu des individus, ne peut être qu’un gouvernement mondial. 

Nancy Birdsall (2000) considère, à partir du cas de l’Amérique du Sud, les conséquences que peut avoir le fait le négliger la taille et le rôle politique de la classe moyenne. Elle précise que son propos n’est pas de «dramatiser l’effet des réformes du marché et de la mondialisation sur les couches moyennes ou la classe moyenne émergente … mais de souligner que l’on a fait très peu de cas, des considérations de taille et de partage des revenus au milieu de l’échelle sociale ; des effets que pourraient avoir l’intégration des économies dans le marché mondial sur la classe moyenne ; et du rôle que pourrait jouer ce groupe social dans l’élaboration d’un discours politique et économique et dans l’ancrage institutionnel des politiques de leurs pays respectifs.» Birdsall ajoute que le fait de tenir compte de la classe moyenne dans la formulation d’une politique sociale va au-delà de la mise en place d’un filet sécuritaire et implique la création et le renforcement des droits politiques, mais aussi du désir et de la capacité à prendre part à la vie politique. La participation rend ces institutions plus efficaces, car «l’histoire nous apprend que la classe moyenne est le roc sur lequel elles [les institutions] reposent, du moins dans les systèmes démocratiques et libéraux auxquels un si grand nombre de personnes dans les pays en développement aspirent, non sans raison d’ailleurs».

 

La classe moyenne, un fer de lance de la modernité ?

Mohamed Lafdali, syndicaliste de l’USFP, tient un argument similaire dans les interviews tirées de l’étude du CESEM. Il estime que les politiciens et les décideurs politiques pourraient soit soutenir les revenus et l’emploi afin de «garantir à cette classe moyenne une intégration au processus de modernité», soit abandonner cette population à la pauvreté et à l’appel du terrorisme. Il appelle ainsi à dépasser la rhétorique d’investissement strictement économique et à adopter un langage de développement humain qui nécessite la mise à disposition d’un enseignement et d’un système de santé de qualité. Tout comme Birdsall, il considère le soutien à la classe moyenne comme vital pour la survie de l’Etat moderne : «l’Etat lui-même a une raison d’être à travers son maintien, c’est-à-dire qu’il ne peut se prémunir qu’en préservant cette classe.»

Revenons maintenant à l’argument avancé par Milanovic et Yitzhaki, selon lequel la classe moyenne mondiale est faible parce qu’elle manque de représentation à l’échelle globale. La question est de savoir si la classe moyenne aujourd’hui est réellement concernée par la modernité et l’Etat national. La plupart des interviewés considèrent la classe moyenne marocaine comme emblématique du déclin (en valeur et en savoir) des cultures et langues étrangères. La plupart ont insisté sur le fait que les consommateurs marocains, issus de groupes au revenu moyen, étaient plus attirés par des publicités en darija que par celles diffusées en français et que les aptitudes générales des Marocains à parler en français et dans d’autres langues étrangères s’amenuisaient considérablement. En face, de plus en plus de Marocains résidant en France semblent s’intéresser à leur pays d’origine. Cela veut dire que les Marocains dont le français est la langue maternelle, quoiqu’en déclin, pourraient avoir à jouer un rôle plus important dans la fabrique sociale et économique du pays.

Cet intérêt révèle une tendance dont la portée va au-delà des capacités linguistiques et des références culturelles des consommateurs éduqués et ayant un revenu moyen. Dans ma recherche antérieure (évoquée en début de texte), j’ai trouvé que la réforme de l’économie de marché au Maroc a entraîné une aliénation sociale et politique grandissante qui menace, à son tour, la viabilité politique et conceptuelle de l’Etat et de la notion de développement national. Les Marocains exprimaient, dans ce travail, un grand détachement par rapport à leur lieu de résidence physique, où ils avaient accès à des opportunités limitées et étaient confrontés à l’inégalité, à l’insécurité sociale et économique, et, fatalement, s’identifiaient à des acteurs qui s’agitent dans une arène mondiale, hors espace. En mettant côte à côte la désaffection matérielle des Marocains chez eux et l’affection de leurs compatriotes qui vivent ailleurs, je me demande, en écho à Milanovic et Yitzhaki, si l’arène la plus appropriée pour concevoir, mesurer et régler les problèmes de groupes sociaux compétents ou semi-compétents, éduqués, socialement ambitieux et au revenu bas ou moyen, ne serait pas les organismes internationaux et non gouvernementaux. Si tel était le cas, cela voudrait dire qu’il faudrait relier la conception et description de la classe moyenne au Maroc à son corollaire global, en veillant à ce que la formation sociale dans ce pays soit en phase avec les tendances mondiales.

Quand, dans son interview, Hassan Lahrizi avance que, malgré les problèmes grevant le système éducatif au Maroc, «il y a toujours des étudiants qui étudient bien et s’en sortent», il pourrait faire référence, non seulement à la situation spécifique au Maroc mais à une crise globale qui touche aussi des pays riches et en développement. La question que se posent les décideurs politiques, ici et là, est plus ou moins la même : comment améliorer  le niveau de l’éducation sans augmenter les ressources, et comment engager des enseignants, des parents, des membres de la communauté et des étudiants dans la mise en place de changements douloureux (licencier des enseignants irresponsables et incompétents…) pour, in fine, assurer une éducation de qualité aux nouvelles générations et leur donner plus de chance d’accéder à cette classe moyenne, si convoitée.

 

Des pistes de solutions inter-nationales

Que pouvons-nous déduire de tout cela ? Apporter des réponses politiques à une échelle globale et plus élargie en vue de contrer le blocage prévisible de la mobilité sociale au Maroc et les fondements fragiles de sa classe moyenne pourrait nécessiter : une plus grande mobilité des travailleurs entre les pays les plus pauvres et les plus riches ; un plus grand soutien aux formations destinées aux services publics, à l’éducation et à la santé ; moins de disparités dans les salaires ; un accès économiquement plus viable au logement. Au milieu du XXème siècle, précisément durant les périodes postcoloniales et d’après guerre, certaines politiques ont sciemment favorisé des populations bien ciblées, mais ce qui est plus important encore, un mouvement international prévalait et offrait un accès général aux services publics, permettant essentiellement la gratuité de l’éducation et la mise en place de systèmes de santé publique.

Les contraintes relatives à la fabrication d’une classe moyenne au Maroc sont peut-être tributaires de la renaissance d’un mouvement de ce genre, ce qui devrait résulter de stratégies politiques globales et nationales à la fois. Si l’on venait à améliorer la formation et les conditions de travail au sein des institutions marocaines, dont la finalité est de soutenir la mobilité sociale, tels que les hôpitaux, les écoles et autres structures veillant au bien-être et à l’éducation, et si l’on se battait pour permettre une plus grande mobilité internationale des travailleurs, peut-être que Hassan Lahrizi n’aurait plus dans l’avenir de raisons de dire : «Quelques étudiants réussissent dans le public, même s’il y a des classes avec beaucoup de perturbateurs». La persévérance, à laquelle il attribue leur succès, ne leur permettrait plus une simple survie (pas d’horizon de mobilité) mais leur ouvrirait la porte d’un futur prometteur. Quant aux autres qui «n’y arrivent pas ou ne laissent pas les autres travailler ou étudier», ils auront d’autres motivations pour se préserver.


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