Chassez l'informel, il revient au galop

Chassez l'informel, il revient au galop

L’étude des filières textile et informatique nous permet de détailler les circuits, des producteurs aux consommateurs, et d’identifier clairement les différents niveaux où il existe un enchevêtrement entre le fonctionnement formel et l’informel. Ce travail vient en complément de l’étude sur Derb Ghallef publiée en 2008 par la revue Economia1, où nous avions déjà donné un premier aperçu de cette imbrication. L’enquête et l’analyse présentées dans ce numéro permettent  d'approfondir la réflexion en examinant les circuits et les différentes étapes de production et de distribution.

Nous avons donc réalisé un travail de terrain pour aller à la rencontre des acteurs de filières réputées «informelles», en particulier la filière textile et la filière de distribution d’une marque de produits informatiques très reconnue. Nous avons ainsi rencontré et interrogé différents types d’acteurs, agissant de la production à la distribution, et se positionnant différemment, nous le verrons, sur le degré de formalité ou d’informalité de leurs activités. 

La distinction formel/informel dans le discours des acteurs

Ces descriptions (cf. encadrés fiches techniques) donnent déjà un aperçu de la complexité du fonctionnement du commerce et des différents degrés de formalité et d’informalité qui peuvent coexister dans une même filière. Cela dit, le discours des acteurs reflète une conscience de la différence entre une entreprise totalement «réglo» et le travail «au noir».

Dans le cas des filières textiles étudiées ici, nous sommes en présence de ce qui semble constituer des filières au fonctionnement et au statut très différenciés, certaines semblant très «formelles», d’autres faisant corps avec le réseau local de production et de distribution, que l’on peut par commodité, à ce stade, considérer comme la filière informelle. Les différents acteurs rencontrés, de la filière dite formelle à la filière dite informelle, du plus gros producteur au plus petit revendeur «de table» des souks Casaoui et Rbati, font la distinction entre ce qu’ils appellent une «vraie société» ou un «vrai grossiste» et ce qu’ils décrivent par ailleurs comme un bricolage, qu’ils ont eux-mêmes tendance à dénigrer quelque peu. On fait par exemple une distinction très nette entre les «vrais» grossistes de Derb Omar, «des gens riches», qui «travaillent avec la comptabilité», et les grossistes de Lekriâa, considérés comme des analphabètes et des arrivistes, des «gens de la campagne qui ne connaissaient rien jusque-là au commerce».

Le dédouanement ou la contrebande, l’existence ou non de factures, le fonctionnement à base de contrat écrit ou de parole donnée, la déclaration ou pas des bénéfices, la tenue ou non d’une comptabilité, la déclaration ou pas des employés à la CNSS, semblent marquer, dans le discours des acteurs, une distinction assez nette entre deux types de commerce : un commerce «au noir» et un commerce plus établi, plus «réglo».

Contrat ou relation : la base d’une distinction entre filières formelles et informelles ?

Cette distinction implique des différences réelles dans le fonctionnement quotidien de la production et de la distribution.

Ainsi SB (encadré 1) nous explique qu’il n’a pas voulu travailler avec le marché local car «tout y est traité au noir  ». Pour lui, le marché marocain  est synonyme d’insécurité : impossibilité de protéger ses modèles qui sont copiés «en moins d’une semaine, avec une mauvaise qualité et un prix très bas» ; problèmes de paiement, de déclaration ; travail sans contrat ; écoulement des stocks produits incertain ; etc. A l’inverse, il loue le fonctionnement des grandes sociétés étrangères avec qui il privilégie de travailler. Il est certes difficile de décrocher des contrats avec ces dernières mais une fois la relation contractuelle établie, elle semble synonyme de sécurité : il s’agit de grosses transactions, de contrats stables, basés sur du long terme. Sa description évoque une certaine lourdeur dans les procédures mais une fois les contrôles qualité et diverses homologations effectués, la production peut travailler tranquillement, en étant certaine d’écouler ses stocks comme cela a été programmé.

Société 1

Une entreprise dite formelle : S.B

La société de S.B fabrique des fournitures de confection. Elle est subdivisée en plusieurs usines : l’une spécialisée en cordons, rubans, boutons en plastique ou en métal, et «toute sorte de fournitures» pour les vêtements et les chaussures, l’autre fait de la teinture pour tissu. Une dernière, enfin, est spécialisée dans la confection de chaussures proprement dites. Le circuit semble très simple : SB achète ses matières premières à l’étranger, les travaille et les revend à des sociétés étrangères. Tout son travail est destiné à l’exportation, sauf une petite part de la production destinée aux uniformes de l’armée marocaine.

SB, par sécurité, préfère travailler «avec des factures et la comptabilité». Ses 150 employés sont tous déclarés à la CNSS, et l’impôt, considéré comme «une participation et une obligation», dument payé.

A l’inverse, selon le co-fondateur d’une société de revente des produits informatiques (voir encadré 3), l’informel permet souplesse et adaptation au marché marocain. Il propose des produits «pour toutes les couches sociales» et connaît les capacités financières et les raisons des clients pour acheter tel ou tel produit. Cette question, fondamentale, de la souplesse et de l’adaptation est également présente dans le cas du textile. La production destinée au marché local (qui peut aussi atteindre le marché international) demande selon Brazou (voir encadré 2) un savoir-faire sans cesse en adaptation : il faut prospecter le marché, connaitre les modèles créés par les marques reconnues qui plaisent aux consommateurs, imiter et adapter les modèles aux consommateurs marocains, aux goûts et aux budgets variables... Selon les villes, les régions, le type de boutique ou d’étalage qui fera office de distributeur final, les couleurs, les qualités et les prix des produits doivent pouvoir varier et les artisans s’adapter sans cesse à ces demandes diversifiées. Les informations, sortes d’études de marché «informelles», circulent d’un bout à l’autre de la chaine de distribution et de production, moyennant finances : le fondateur de Brazou nous explique qu’il paye parfois certains grossistes pour être tenu informé des  modèles qui plaisent.

Société 2

Entreprise de chaussures entre le visible et l’invisible

La marque «Brazou» produit des chaussures pour le marché marocain, «au noir». Le meneur de cette affaire dit lui-même de son entreprise que «ce n’est pas tout à fait une entreprise» : elle est enregistrée au registre du commerce, mais «les autres formalités ne sont pas remplies». Ses unités de production sont dispersées, non déclarées, une partie de la production se faisant d’ailleurs «à la maison». Ses 14 employés, artisans et commerciaux, ne sont pas déclarés à la CNSS et Brazou déclare ne pas payer d’impôt.

Le circuit de distribution (voir schéma 1) semble là bien plus complexe que le cas de la société 1, faisant appel à toute une chaîne d’acteurs dont la raison d’être de certains est entièrement tournée vers leurs compétences relationnelles : grossistes, représentants, et autres «courtiers» qui exploitent leur capital relationnel pour, selon les cas, tirer ou un salaire ou des pourcentages des ventes sur les produits qu’ils parviennent à écouler. Ces intermédiaires permettent d’atteindre des marchés plus vastes, tissant des réseaux à travers le pays que les petits producteurs «au noir» ne sauraient avoir le loisir d’entretenir eux même : demandant du temps et des déplacements, c’est un travail en soi qu’un artisan n’a pas nécessairement le temps ni les compétences de développer. Ainsi, les grossistes «règnent sur le souk», nous explique le fondateur de Brazou.

Société 3

Une entreprise informatique au double fonctionnement

Il s’agit d’un revendeur des produits informatiques qui vend aussi bien aux particuliers qu’aux entreprises. C’est une SARL qui s’acquitte de l’impôt et déclare ses salariés à la CNSS. Elle fait de l’achat et de la vente du matériel informatique son activité principale. Elle dispose de deux locaux où sont vendus, entre autres, des produits provenant des mêmes filières.

Le premier est à Souika de Rabat. Il est destiné au grand public et l’achat comme la vente (principalement) se font sans facture. Pourtant, une facture peut être établie en cas de demande, sauf si la marchandise a déjà été achetée par la société sans facture. C’est l’amont qui définit l’aval.

Le deuxième local est situé à Témara. Il est dédié aux entreprises et abrite par la même occasion le siège de la société. Les transactions y sont faites avec facturation et en respectant les règles du B to B, avec une possibilité de recours à la justice en cas de problèmes. Les rapports avec les particuliers de Souika sont plus personnifiés et sont basés sur la confiance mutuelle. En termes de paiement, c’est le cash qui est privilégié.

Ainsi, le marché local dit informel, fonctionnant sans contrat écrit, semble reposer entièrement sur un tissu relationnel fort, demandant temps, compétence, et vigilance pour le maintenir. Certains acteurs ont en effet pour principal capital leurs relations, ce qui les rend indispensables au marché. Dans le circuit textile, ce sera le cas notamment des grossistes, représentants et courtiers qui tirent un certain pouvoir de ce besoin accru en relations de confiance. Dans les circuits dits informels, les modalités de circulation des marchandises et de l’argent dépendent ainsi beaucoup plus de relations de confiance, basées sur l’interconnaissance des partenaires et sur la réputation dont jouissent ceux qui ont fait leurs preuves. Les modalités de paiement – cash, ou différé, au fur et à mesure de l’écoulement de la marchandise – dépendent également du degré de confiance et de la force de la relation qui unit les partenaires commerciaux. Les grossistes et courtiers les plus établis  peuvent se permettre de retourner aux producteurs la marchandise invendue et de l’échanger contre une autre… Une situation bien plus précaire donc pour les producteurs que notre premier cas textile où un contrat garantit l’achat de toute la marchandise produite.

Une différence de degré plus que de nature ?

De nombreux détails mettent la puce à l’oreille quant à la complexité que recouvre réellement cette distinction entre formel et informel.

1. Parcours d’entrepreneurs 

Dans les deux cas textiles étudiés (encadrés 1 & 2), les parcours des entrepreneurs se ressemblent.  Entre SB et Brazou, les histoires ne sont pas bien éloignées : tous deux au départ techniciens ou artisans, ils ont gravi les échelons, essentiellement grâce à des rencontres, des appuis, des liens tissés avec un propriétaire d’usine, un patron appréciant leur honnêteté et leurs compétences, et qui, un jour, décident de leur faire confiance et de remettre entre leurs mains le fonctionnement d’une usine, puis proposent, au moment de leur retrait, de la leur revendre en plusieurs traites. L’existence ou non d’un contrat semble être un simple chapeau que l’on rajoute sur un mannequin déjà fort bien habillé : c’est un accessoire en plus, mais cela ne constitue pas la base du contrat oral, relationnel celui-là, qui permet ce type de passation.

Un des revendeurs de la marque informatique, prise comme exemple d’étude, nous explique que son entreprise personnelle (voir encadré 4) n’est pas totalement dans le «formel». Et d’ajouter que plus on grossit, plus on se formalise. Se constituer en SARL reste un projet qu’il espère un jour réaliser.

Société 4

Une entreprise d’informatique au circuit informel

Une autre entreprise, cette fois-ci personnelle, privilégie de travailler avec les entreprises plutôt qu’avec les particuliers et encore moins avec l’administration publique. Caractérisée par l’instabilité de ces partenaires privés, la place qu’occupe l’entreprise dans le circuit de distribution du produit informatique est en relation directe avec le consommateur final.

Le propriétaire de l’entreprise, bien qu’il soit enregistré au registre du commerce et ne donne des factures qu’à ceux qui les demandent, privilégie la flexibilité quant aux choix des partenaires et ne fait pas de différences entre ce qui vient d’un circuit légal et ce qui vient d’un circuit illégal.

Dans la filière dite informelle, on évoque facilement comme des modèles de réussite les exemples de chefs d’entreprises «reconnues» qui ont démarré dans les réseaux et les modes de production «au noir» et qui ont un jour créé leur propre marque «reconnue». On nous explique que pour en arriver là, il faut disposer d’un gros capital, ou avoir su se montrer habile en affaire pour se le constituer, malgré l’instabilité du marché informel. Finalement, la distinction entre acteurs de la filière formelle et informelle semble être une distinction entre ceux qui ont réussi à s’établir et ceux qui restent dans un fonctionnement instable et mouvant, inconfortable et finalement beaucoup plus contraignant mais leur permettant de jongler avec les petits capitaux dont ils disposent.

2. Des enchevêtrements qui brouillent fortement la distinction formel/informel

Passage des produits d’un circuit à l’autre

Les marchandises circulent aisément du formel à l’informel, qui ne sont donc pas si distincts l’un de l’autre en termes de produits proposés. Un producteur (payant l’impôt ou pas, ayant une marque déposée ou pas) écoule ses stocks auprès de grossistes établis comme de grossistes au noir, dans les boutiques chics autant que dans celles de Souika, allant du commerçant le plus établi aux plus petits revendeurs de rue.

L’interconnexion entre formel et informel est encore plus évidente dans la filière informatique, où les règles mêmes du commerce international favorisent parfois la contrebande, voire la contrefaçon. L’examen du circuit de distribution tourné vers le Maroc, d’une grande compagnie internationale spécialisée dans la production des produits informatiques laisse apparaître des maillons informels dans le circuit «normal» de distribution (voir schéma).

Apparemment, pour distribuer ses produits au Maroc, la compagnie opte pour un schéma de vente totalement indirect qui, de l'importateur au consommateur final, forme un maillage avec des degrés de formalité différents.

Les critères d’informalité sont en effet plus apparents quand on s’approche du consommateur plutôt que du producteur. Le formel apparaît donc plus sollicité/imposé au niveau supérieur de la chaine de distribution.

La règle «ce qui est acheté avec facture doit être vendu avec facture» est souvent maintenue tout au long de la chaine de distribution. Cependant, le développement de l’achat «deuxième main» au niveau proche du consommateur augmente le degré de l’informalité. La société mère, tout comme les revendeurs qui lui sont proches, contribuent pour leur part au développement des transactions informelles.

Le rôle des  brokers…

Dès lors que l’on se concentre sur le seul circuit de distribution, il est aisé de détecter, dans le cas du producteur de la marque des produits informatiques-,– sans évoquer les circonstances de production, surtout dans les pays asiatiques qui permettent un faible coût de revient – - une voie qui sort du schéma «normal» de la distribution, et ce tant au niveau des premiers maillons de la chaine de distribution, à savoir la compagnie d’origine, que de son principal importateur agréé au Maroc. En effet, en cas de retour de marchandise non-conforme à la commande ou présentant certains défauts, ils la revendent à des brokers nationaux et internationaux. Ces derniers sont des courtiers qui jouent le rôle d’intermédiaires entre le vendeur et l’acheteur.

A travers ce nouveau circuit, les produits empruntent la voie reconnue comme étant informelle et atterrissent au niveau national sur des marchés comme Derb Ghallef à Casablanca ou Souika à Rabat. Un responsable de la société importatrice au niveau du Maroc avance en effet : «Il y a des considérations de taxes, de TVA… Il y a des opérations spéciales qui arrivent de ceux qu’on appelle des «brokers»… Il y a parfois des opportunités qui arrivent sur des marchés comme Derb Ghallef ou Souika…». Ce qui permet le développement, à travers ces brokers, d’un autre circuit de distribution parallèle en réponse parfois, tout simplement, à une opportunité de gain plus importante.

Les revendeurs de Derb Ghallef ou de Souika peuvent s’approvisionner de différentes manières (brokers, marocains résidents à l’étranger, renouvellement du matériel des administrations, d’une personne particulière, etc.). Dans ce genre de lieux de vente, bien que les boutiques appartenant à des personnes physiques dépassent largement celles des sociétés, ces dernières s’inscrivent aussi dans une mise en scène reconnue pour l’informel (position des produits, contact direct et aléatoire, transactions sans factures, etc.) ; elles restent flexibles et peuvent se conformer aux règles de déclaration et de facturation en cas de commande importante d’un client exigeant.

Cas de l’informel à la frontière : possibilité de déboucher vers le formel

On apprend de Brazou que les réseaux développés par les contrebandiers à travers l’Europe permettent même de revendre des imitations comme produits originaux dans les boutiques européennes les plus formelles qui soient, en apparence  seulement… 

Le cas de la filière informatique est encore plus parlant quand l’entreprise d’origine est une multinationale implantée dans différentes régions et produit en respectant les spécificités et les besoins de chaque type de clientèle à travers le monde. L’importation et l’exportation sont des opérations usuelles qui permettent souvent aux produits d’arriver à destination. Cependant, la majorité des revendeurs proches du consommateur déclare que les produits destinés à l’Europe sont de meilleure qualité que ceux destinés à l’Afrique. C’est pourquoi, selon eux, les consommateurs privilégient les produits qui traversent clandestinement les frontières (contrebande, sous-déclaration, etc.) car ils les estiment plus performants. Ce que nie un des responsables de la première société importatrice du produit au Maroc quand il affirme que: «les produits qui sont vendus en Afrique sont les mêmes puisqu’ils sont fabriqués dans les mêmes usines, sur les mêmes unités. Ce sont les mêmes codes, les mêmes produits qui existent en France et ici».

On peut donc observer qu’une marchandise provenant d’un circuit de distribution qui peut être «formel» hors les frontières, peut traverser les frontières de manière «informelle» (contrebande, sous-déclaration à la douane, etc.) pour rejoindre des réseaux (grande distribution, boutique, particulier, etc.) avec des degrés de formalité différents. Cependant, un minimum de formalité est à signaler quand les produits sont sous-déclarés ou lorsque l’entreprise qui les achète est établie légalement.

Quand on achète sans facture, on peut tout de même revendre ces produits au niveau national en contrepartie d’une facture : une chose facile selon l’un de nos interviewés,  dès lors que l’on peut acheter des factures pour simuler des achats et augmenter les charges.

Entre statut réel et paraître maquillé

Ainsi, même pour les filières a priori très formalisées, certains éléments observés au cours de cette étude de terrain nous permettent d’affirmer qu’il s’agit souvent bien plus d’une mise en scène, d’un habillage que d’une réalité.

La mise en scène des marchandises, les déclarations fiscales et comptables, le recours à la justice en cas de litige, la facturation, etc., sont des critères de formalité qui peuvent exister dans la réalité d’une entreprise, mais qui cachent un fonctionnement complètement informel. L’estimation du degré de l’informel reste néanmoins une tâche difficile. C’est le cas par exemple quand le relationnel prime sur l’institutionnel dans les relations avec des partenaires. La majorité des interviewés déclare en effet que la principale garantie dans les affaires conclues demeure la confiance en les personnes avec qui on travaille. Un des entrepreneurs nous donne l’exemple d’une commande de cinquante ordinateurs passée par l’école privée où son fils est inscrit. Bien que le délai de paiement soit dépassé, il précise pouvoir attendre  car il connaît le directeur de l’école et lui fait confiance.

Cependant, cet entrepreneur n’accorde globalement aucune crédibilité ni à la justice ni aux marchés conclus avec l’administration. Pour lui, c’est précisément là où on devrait être plus formel: l’Etat pratiquerait le relationnel et  la corruption dans la conclusion de certains marchés. Ce qu’il n’accepte pas pour une raison d’éthique, selon ses propos.

Même au niveau des grandes surfaces, filière de distribution formelle/légale et point de vente des entreprises «reconnues»,  le trajet des produits exposés peut être hors les normes. On aura certes la facture, la garantie, une apparence de «formalité» totale, etc. mais cela reste de la mise en scène, du contournement de règles, qu’il y ait facture ou pas… Un produit peut très bien être écoulé dans le circuit formel alors qu’il a franchi les frontières de manière illégale.

Un des grossistes informatiques interviewé privilégie, pour des raisons de coûts, le scénario d’achat direct de la société d’origine. Cependant, même dans cette entreprise a priori très formelle (elle travaille avec une société d’origine qui exporte «légalement» ses produits), on trouve du fonctionnement informel à travers :

  • l’importance du relationnel dans sa manière de travailler (réseau clients : amis, amis d’amis)
  • la mise en scène de l’informalité dans son point de vente (des clients «qui se considèrent chez eux peuvent venir fouiller dans les marchandises»).
  • ou encore la non facturation des transactions avec les particuliers contrairement à celles effectuées avec les sociétés.

L’informel séduit même les grandes sociétés bien établies, il présente des opportunités à saisir et permet d’écouler une marchandise «non autorisée» par le circuit «normal» de distribution. Ce qui permet à d’autres intervenants d’émerger (c’est le cas déjà cité des brokers).

De même, les acteurs dits informels, si peu déclarés soient-ils, n’échappent pas pour autant totalement au système fiscal. Nous apprenons ainsi que si les «vrais grossistes» textiles de Derb Omar payent l’impôt selon les règles établies, les grossistes «au noir» payent, eux, un impôt forfaitaire. Leur existence est donc tolérée et connue du système fiscal, qui trouve un moyen d’en tirer un revenu, formalisant finalement les activités commerciales à des degrés différents.

3. Un code de conduite commun, socle des relations commerciales

Dans le cas de la filière textile notamment, de SB à la marque Brazou, du producteur bien établi au plus petit revendeur de table de Souika, un code de conduite semblable semble prévaloir et présider à la possibilité de faire des affaires et de réussir : la réputation, la confiance, la sincérité et l’honnêteté sont des mots que l’on trouve dans la bouche de tous nos interlocuteurs. On fait toujours, quelque soit le réseau ou le mode de fonctionnement dans lequel on s’inscrit, beaucoup plus confiance à ceux que l’on connait. Dans le cas du travail «au noir» comme dans celui du partenariat avec les entreprises européennes, aucun appel d’offre anonyme n’a jamais été à la base du passage d’une commande ou de la signature d’un contrat : on est contacté parce que l’on est connu, que l’on a fait sa réputation de sérieux, que l’on est considéré par les autres acteurs comme digne de confiance en affaires. Et il semble que la signature d’un contrat ou d’un accord, quand elle a lieu, ne viennent formaliser qu’a posteriori une relation déjà établie sur d’autres bases.

Quant au recours à la justice, il est carrément impossible dans le cas de la production non déclarée, où aucun contrat ne permettrait d’y faire appel. Mais il est également très dénigré dans le cadre d’accords formels et de contrats écrits. Régler une affaire en justice, c’est tuer la confiance, ruiner sa réputation, et l’on préfère perdre une affaire que d’hypothéquer sa place sur le marché qu’on a construit au fil du temps et de relations entretenues. Et quand, en dernier recours, on envisage de se tourner vers la justice comme dans le cas de SB qui travaille avec des entreprises étrangères, on préfère que cela se règle avec la justice marocaine, si peu fiable soit-elle, plutôt qu’avec la justice étrangère, car «au Maroc, on connait le système». On est donc toujours plus enclin à traiter avec ce que l’on connait directement qu’avec un système obscur dont on ne reconnait pas les rouages.

CONCLUSION

Ainsi nous pouvons aisément mettre en avant, en guise de conclusion, que le socle de toutes les relations commerciales qui nous ont été décrites tout au long de ce travail de terrain est avant tout relationnel, reposant sur une réputation qui fait partie d’un capital à construire pour réussir sur ce marché. Et le degré de formalisation des transactions dépend plus des possibilités (petit ou gros, la possibilité de se mettre en règle étant moins évidente pour l’un que pour l’autre), que d’une différence dans l’éthique ou dans la manière de mener et d’entretenir ses affaires et ses relations commerciales. La distinction entre formel et informel, qui parait opérante au premier abord, est remise en cause. Il semble que l’on ne puisse plus parler que de degrés de formalisation différents, plutôt que d’une dichotomie radicale, puisqu’on voit bien qu’acteurs, marchandises, capitaux et codes de conduite circulent aisément de l’un à l’autre.

Dans une relation entre deux structures prises comme formelles, le relationnel peut être la base du contact et aussi de sa pérennité. Un minimum d’informalité apparaît également comme une solution pour les grandes structures en vue d’écouler une marchandise non-conforme aux normes, un stock ou une surproduction, ou tout simplement en réponse à une opportunité à saisir au niveau du marché dit «noir». L’informel n’est remis en cause que lorsqu’il s’inscrit dans l’illégalité. Cependant, le relationnel et la confiance sont considérés comme des capitaux à construire et à développer.


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