Cet invisible patronat du Maroc

Cet invisible patronat du Maroc

L’appréhension du milieu entrepreneurial à travers la mémoire collective des Marocains a longtemps révélé l’image d’un secteur affairiste largement dominé par deux «segments» de l’élite économique, racialisés ou du moins régionalisés : les Fassis de souche d’une part, et les notables soussis de l’autre1. A l’épreuve de la mondialisation et du processus de libéralisation qu’a connu le pays, cette équation héritée de l’ancien régime économique - fondé sur un modèle de capitalisme national(iste) succédant à son homologue colonial - semble actuellement mise en question par l’émergence de nouveaux profils d’entrepreneurs distincts par leurs origines, par leurs attaches, leurs horizons et leurs manières de faire. Au fil du temps et à la marge des brèches ici et là, arrive un nouveau lignage économique qui s’efforce de créer ses propres niches. Avec l’émergence de ces acteurs, l’idée que pour monter dans le monde du business on devrait descendre d’une grande famille parmi celles qui ont bâti le capitalisme national est-elle désormais dépassée?

Bien qu’aujourd’hui la constellation faite par les chefs de petites et moyennes entreprises soit de plus en plus importante, la taille du phénomène échappe à l’appréciation des observateurs : les statistiques officielles estiment la présence de PME au Maroc à plus de 90% du tissu productif national. Leurs succès ne sont pas toujours rapportés par les médias et la presse économique marocaine. De même, la plupart d’entre eux n’ont jamais eu de contact avec la confédération du patronat et ne sont pas affiliés aux fédérations sectorielles.

Cependant, pour saisir les hommes d’affaires qui sont «invisibles» dans les milieux médiatisés du patronat marocain, il suffit de les chercher ailleurs. A cet égard, le marché turc représente une entrée intéressante pour explorer les parcours, les perceptions et les pratiques des affaires propres à ces nouveaux entrepreneurs2.

Depuis 2006, date de l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange entre Maroc et Turquie, l’intérêt et l’interaction des hommes d’affaires marocains avec le marché turc n’ont fait qu’augmenter. La libre circulation de personnes entre les deux pays et la politique très active du patronat turc font ainsi que même les entreprises marocaines de petite taille peuvent y chercher des opportunités. Qui sont ces invisibles du patronat marocain ? En quoi leurs éthique et esprit d’entreprendre ressemblent ou diffèrent de ceux des grandes firmes ? Comment font-ils entendre leur voix ?

ORA ET LABORA

«Il ne faut pas de visa, et ça coûte moins cher que de se rendre à une foire en Europe». C’est l’avis de Nourredine W., entrepreneur du secteur textile casablancais, récemment rentré d’une foire en Turquie. Il a été le premier à importer depuis l’étranger, dans une famille traditionnellement active dans le commerce d’habillement - son frère travaille au fameux «bazar de l’informel» de Derb Ghallef. Il importe de Turquie des articles d’habillement féminin depuis plus de 20 ans. Il a débuté avec le commerce «à la valise» pour approvisionner sa boutique dans le luxieux centre Ben Omar du Maârif, à Casablanca. Puis il a commencé à fréquenter les foires et à diversifier ses fournisseurs. Aujourd’hui, il est propriétaire de trois boutiques d’habillement pour femme «haut standing», et prévoit d’importer depuis la Chine prochainement. Cela fait 10 ans qu’il se rend à des foires en Turquie. Grâce à cette expérience, il a développé une certaine confiance vis à vis des partenaires turcs. «Ils sont sérieux, chaque chose a sa place. Et ils travaillent avec les pays musulmans».

Au-delà de la question des visas et de l’accès à l’Europe, le choix de nouveaux marchés et de nouveaux partenaires suggère un nouvel esprit. La recette pour le succès de beaucoup parmi les entrepreneurs du patronat silencieux semble pouvoir être résumée par la devise bénédictine ora et labora (la prière et le travail). Ou, en termes plus modernes : «Sois sérieux et bosse». Pour beaucoup d’entre eux, être bosseur est synonyme d’être un «self made man », qui s’est bâti seul et qui continue à travailler avec ses propres employés. Ne s’occuper que des affaires, prendre ses distances par rapport à toute autre activité, principalement syndicale. Et comme l’entreprise est souvent vécue et conçue à l’image d’une famille soudée et solidaire, les employés sont appelés à suivre le modèle du patron/père et à partager ses valeurs. Tous pour le bien de la famille entreprenante, personne n’est syndiqué contre soi-même.

Mustapha H., chef d’une société d’import-export dans l’agroalimentaire et les fertilisants, est le prototype de l’homme d’affaires qui se veut «bosseur». Issu d’une famille de commerçants de Casablanca, il a essayé tout d’abord d’investir dans le secteur du bâtiment vers la fin des années 80. «Au départ, cela paraissait un secteur porteur, puis avec l’arrivée des grandes entreprises la concurrence est devenue impitoyable et inégale». Quelques années plus tard, il s’est reconverti à l’import-export, toujours en ne comptant que sur ses moyens propres, «petit à petit, sans jamais demander de crédit à la banque». En quelques années, sa société a pu s’imposer comme un exportateur de référence vers le marché libyen. «L’objectif est de diversifier les marchés, mais pas les activités économiques». En nous racontant la difficulté de l’exportation, il nous explique qu’ «il faut savoir comment conquérir le marché et le marché international est immense : il faut trimer pour s’y faire une place». En octobre 2008, il s’est rendu pour la première fois en Turquie. Pour l’instant il n’a pas encore de partenaires turcs, mais il est patient : son travail quotidien avec les différents partenaires se base sur la construction de liens de confiance : «On ne la demande pas, on la construit jour après jour». Comme on est au cœur d’un métier à risque, tout le jeu est de savoir jongler entre confiance et vigilance : «Entre commerce et religion, je ne vois pas le contact. Le commerce n’a pas de religion. Et les apparences peuvent être trompeuses».

Le  nouvel esprit se manifeste dans les discours et les pratiques de ces acteurs. Pour certains, le sérieux équivaut au respect des accords et des engagements (payer les factures à l’heure). Pour d’autres, il s’agit de gérer ses affaires en conformité avec ses propres convictions éthiques ou religieuses : ne pas recourir à l’usure, prohiber le bakchich (la corruption). Payer les impôts à l’Etat, mais verser aussi la zakate, volontairement et dans la discrétion. Au capital halal, le patron généreux s’active dans des œuvres de mécénat. Le marqueur identitaire se structure suivant des conceptions particulières de réconciliation entre tradition et modernité.

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Mohamed T., propriétaire d’une société de confection, devait également se rendre à un salon turc, mais une contrainte de travail l’en a empêché à la dernière minute. Après six ans dans l’enseignement en tant que professeur de physique chimie, il a décidé, dans les années 90, de changer de travail en rejoignant le secteur textile où travaillait aussi son père. Au départ, cela a été difficile pour lui, mais aujourd’hui il dirige une entreprise de 50 salariés. Depuis six ans, il réinvestit ses bénéfices dans le secteur de la promotion immobilière. Il n’est adhérant ni à l’AMITH ni à la FBTP. «C’est pour les grands, les exportateurs», nous explique-t-il. Il est attiré par la Turquie, qu’il considère comme un pays moderne qui conserve son identité et ses traditions. C’est selon la même appréciation qu’il s’est porté candidat aux élections des chambres de commerce sous la bannière du PAM, créé en 2008 et connu comme «le parti de l’ami du Roi». «On ne veut pas se dissocier de la religion, du lien avec la famille, tout en étant modernes. Pourquoi, par exemple, devrais-je considérer la riba (l’emprunt avec intérêt) comme un péché, si avec un crédit je fais du bien, j’arrive à offrir du travail à une cinquantaine de chefs de famille ? C’est cela, faire du bien». Pour lui, Miloud Chaabi  représente un exemple typique d’authenticité et de modernité dans le milieu marocain des affaires : «Regardez les hôtels Mogador, c’est du haut standing, ils sont toujours complets, même si on n’y vend pas de l’alcool. C’est ça un homme moderne et authentique, il devrait venir au PAM !».

C’est aussi l’heure des «tigres» au maroc?

Les nouveaux hommes d’affaires œuvrent en silence et  souvent en dehors des circuits traditionnels du patronat, notamment la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). L’argument récurrent dans leurs propos est sa non représentativité et les barrières à l’entrée qu’ils rencontrent. «La CGEM, ce sont les grandes familles, c’est comme un clan un peu renfermé», nous explique l’un d’entre eux, qui cependant ne s’est jamais rendu à la confédération du patronat. «A ma connaissance il n’y a personne qui s’occupe des intérêts des PME  et les partis politiques, je n’en sais rien. Je n’ai dans la tête que mon travail. Ce qui m’intéresse c’est d’être honnête et de travailler. C’est notre façon de travailler qui nous rend honnêtes. Le reste, on n’a pas besoin d’en parler». Le manque d’intérêt est même défini, par certains, comme réciproque : «Une fois dans une foire du bâtiment je me suis rendu au stand de la fédération des BTP. Il n’y avait personne, et j’ai rempli le formulaire pour être recontacté, mais je n’ai plus jamais rien su», raconte un chef d’entreprise actif dans la promotion immobilière, l’agriculture et l’enseignement privé. Certains d’entre eux soulignent le décalage entre leurs exigences et la nature des informations qu’ils peuvent obtenir à travers les fédérations sectorielles: «Ils nous proposent des offres de financement avec intérêt, à nous qui n’avons jamais demandé de crédit à la banque», affirme le chef d’une entreprise de confection qui s’est bâti tout seul, et qui actuellement atteint un chiffre d’affaires annuel de 9 millions de dirhams.

Les milieux d’affaires turc et marocain sont aujourd’hui connectés à travers l’ambassade de Turquie au Maroc. Celle-ci joue le rôle de courtier entre les associations du patronat turc et les Chambres de commerce marocaines. Depuis 2006, plusieurs conventions d’entente ont été signées entre l’association des entrepreneurs indépendants de la Turquie «Müsiad» - le «M» de l’acronyme Müsiad est souvent considéré comme indiquant Musulman, même s’il s’agit à l’origine de Müstakil (indépendant) - et certaines chambres de commerce (Casablanca, Rabat et Settat). Créée en 1990, à l’initiative de cinq hommes d’affaires qui ne se reconnaissaient pas dans le patronat traditionnel, la Müsiad regroupe aujourd’hui 2.900 hommes d’affaires et plus de 12.000 sociétés actives dans différents secteurs économiques. L’association, structurée autour de 28 antennes sectorielles couvrant tout le territoire turc, a pour objectif de contribuer au développement économique, culturel et humain du pays tout en préservant son identité et ses traditions.

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Les facilitations introduites par les Turcs pour attirer les hommes d’affaires étrangers ne peuvent qu’encourager les échanges économiques avec le  partenaire marocain : La Müsiad prend en charge le séjour des entrepreneurs marocains qui participent à ses foires, depuis l’accueil à l’aéroport jusqu’à l’hébergement dans des hôtels 4-5 étoiles. Les entrepreneurs partants ont juste à payer les frais de leur déplacement. De plus, la partie turque leur accorde  un traitement de faveur : rencontres avec les décideurs officiels et invitations aux sommets des organisations du patronat.

La présence de ces «petits» hommes d’affaires n’est pas dépendante de celle des institutions marocaines. En dépit de l’absence d’une délégation officielle au sommet des ministres du Commerce en juin dernier à Istanbul,  plus de 80 hommes d’affaires marocains se sont rendus à la manifestation «Pont Turquie-Monde 2009» organisée en parallèle par la confédération des hommes d’affaires et industriels turcs «Tuskon». Cette dernière, fondée en 2005 à Istanbul par des hommes d’affaires liés à la mouvance de Fethullah Gülen, père spirituel d’une néo-confrérie d’obédience islamique, représente aujourd’hui 9.500 adhérents qui œuvrent dans 124 associations d’hommes d’affaires actifs dans différents secteurs économiques et dans différentes régions du pays. Parmi les objectifs de l’association, il y a celui de produire des solutions alternatives, fruits d’une approche constructive des problèmes du pays pour que la Turquie devienne un acteur principal de l’économie mondiale, tout en prenant en considération les conditions et les sensibilités locales.

Depuis leur création, les nouvelles associations du patronat turc ont gagné en visibilité et en importance et aujourd’hui se partagent la scène avec la plus ancienne Tusiad, qui regroupe les familles d’hommes d’affaires du patronat traditionnel en Turquie. C’est pour cela que ses fondateurs gagnèrent le titre de «Tigres de l’Anatolie» en rappelant l’expérience asiatique. A quand les tigres marocains ?


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