Être inutile
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Être inutile

Croire en la finalité d’un objet demeure de l’ordre de la croyance et non de la science. On veut tellement que les choses aient un sens qu’on préfère penser qu’elles l’ont. Parler d’innovations en terme d’utilité est risqué, pour la simple raison que lorsqu’on découvre quelque chose de nouveau, on ne sait pas toujours à quoi cela va servir ni si cela sera utile. Les innovations majeures ne sont généralement pas programmées. La recherche, la créativité, les découvertes ne sont pas téléologiques. On ne peut pas ordonner à quelqu’un de penser, de découvrir. On peut par contre créer l’environnement propice où la pensée, la créativité peuvent se développer, où les compétences peuvent être acquises. On peut aussi fixer des objectifs à des structures de recherche avec des moyens et des plannings, mais on ne peut estimer l’utilisation du nouveau avant sa mise en route. On avance par essai et erreur. Dans cette avancée, on ne connait jamais le sens global des choses, chacun trouve et donne le sens qu’il veut, ou qu’il peut, aux objets qui l’entourent.

Une fois cette mise au point effectuée, il s’agit de voir quels sens peuvent véhiculer les innovations utiles. Mais d’abord, utiles à quoi et à qui ? Précisons aussi de quelles innovations il s’agit. Lorsqu’on y pense, on se réfère un peu trop rapidement aux innovations techniques et technologiques qu’on importe le plus souvent. On a pris l’habitude d’utiliser de plus en plus des objets qui ont évolué dans d’autres contextes, on les adapte tant bien que mal, et on ne peut surtout plus s’en passer. Le plus souvent, on ne sait pas comment ça marche, mais on sait que ça marche. Depuis les quanta jusqu’aux algorithmes financiers, on suit sans comprendre.

La faille du temps

Notre peine est double : nous n’avons pas participé aux développements des sciences contemporaines, en tous les cas à leurs développements récents ; et, nous nous trouvons dans l’obligation de les suivre à la trace comme consommateurs et non comme producteurs. De chasseurs, on devient traqueurs. Notre histoire récente ne porte pas en elle celle des sciences. Bien entendu, on peut remonter loin dans le temps et dire que telle ou telle découverte scientifique a été initiée dans nos régions. L’accélération de l’histoire, le développement exponentiel des sciences et des techniques font que l’archéologie du savoir jouerait plus le rôle d’onguent que de levier pour la recherche et les innovations. On peut aussi rétorquer que nos scientifiques découvreurs se trouvent dans des universités prestigieuses occidentales, encore un autre baume. En vérité, ils ne sont plus nos chercheurs, ils évoluent dans les pays qui les ont formés et leur ont permis d’évoluer et d’être utiles.

On peut être optimiste et dire que l’on peut tout rattraper, il n’y a qu’à voir les pays d’Asie du Sud pour garder l’espoir. Il est possible de garder l’espoir. Ceci est une attitude plus saine, même quand la raison nous amène vers d’autres projections et nous fait visualiser des choses plutôt proches de Jérôme Bosch et de l’enfer de Dante que des nymphéas de Claude Monet. Mais, il suffit d’observer l’évolution de nos régions pour douter de nos capacités à nous connecter au mouvement universel. Notre récit collectif a du mal à trouver la cohérence nécessaire pour s’accorder à l’horloge du développement mondial. En plus, lorsqu’on voit proliférer des décisions irrationnelles et des solutions non porteuses de sens, on a tendance à avoir des doutes.

L’utilisation de la montre connectée permet plusieurs choses, comme la mesure du rythme cardiaque et des activités réalisées. C’est une invention efficace mémorisant les mouvements du corps et accédant rapidement à de nombreuses applications. En l’utilisant, on est bien entendu suivi par Big Brother, mais qui ne l’est pas ? Elle donne aussi l’heure exacte, jusqu’il y a quelque jours, avant cette innovation inutile qu’est l’heure d’été en hiver. Le système s’est détraqué : la montre marque une heure et le téléphone une autre. Certains fonctionnent sur deux méridiens. On se dit qu’il est peut-être grand temps de sortir une vieille montre à gousset, la mettre à l’heure qu’on veut et se déconnecter ainsi d’un système qui s’est affolé. Qu’a-t-on fait pour mériter cela et pour commencer à raisonner ainsi ?

Rajouter ou réduire une heure peut sembler être un acte anodin. Une décision politique, aussi banale et que les plus démagogues présenteraient comme innovante, peut avoir des répercussions inattendues. Or, les sciences sociales auraient peut-être pu empêcher cela, si on avait pris le soin de consulter et d’écouter des citoyens. On aurait alors vite décelé l’importance de l’heure solaire dans les perceptions et les représentations des gens. Bien avant cet incident, lorsqu’on voyageait au Maroc, hors des grandes villes et des administrations, on se rendait compte que personne ne se synchronisait à l’heure d’été, cela restait une pratique de fonctionnaires et d’employés, seuls obligés d’avancer d’une heure. L’heure d’été n’a jamais été admise. Cette décision réduit peut-être l’empreinte carbone, mais elle a un coût social très lourd que les acteurs sociaux ont mémorisé. Ils se sont sentis inutiles. Quand des décisions importantes qui les concernent sont prises, on ne s’intéresse pas à eux. On veut parfois bien faire mais on fait bien du mal. Se connecter à l’international ne peut se faire sans l’écoute active du local.

Le vernis de la modernité plaquée

On ne peut pas réfléchir à l’innovation sans comprendre la configuration où nous nous trouvons. D’un côté, on a un monde technologique qui avance à pas de géant et, de l’autre, des individus qui sont progressivement exclus. À quoi servent donc toutes ces innovations, si elles mettent les gens sur le bas-côté ? On est sorti de l’école, on devient déscolarisé ; du travail et on est chômeur ; du pays et on est immigré, voire refugié ; de la maison et on a ce statut de sans domicile fixe dont on ne garde que les initiales SDF, tellement il est devenu commun. Homo sapiens a fait mieux, il a créé le clan et le palabre autour du feu. Le foyer perd son sens. On devient sans quelque chose, sans repère. N’être à la charge de personne et n’avoir personne à charge. Après des millénaires de vie en groupe et de socialisation, on sort du cocon communautaire, on devient des inutiles.

Les aïeuls historiques des oubliés du progrès ont servi comme esclaves, serfs, paysans, ouvriers, mineurs, gardiens ; aujourd’hui, ils deviennent de plus en plus inutiles. Ils peuvent même le devenir rationnellement, progrès ou pas, et ils disparaitront comme des personnes civilisées. Dans le film, L’homme qui voulait devenir roi, l’acteur Sean Connery, en arborant son fusil, déclame à une assemblée d’indigènes armés de lances et de flèches : « Nous allons vous apprendre à trucider comme des gens civilisés et à mourir comme des civilisés. » Aujourd’hui, la société actuelle peut montrer à une large frange de la population qu’elle est devenue inutile. Ce qu’elle faisait auparavant, les structures artificielles peuvent le faire en mieux. D’aucuns peuvent alors se demander s’ils servent encore à quelque chose ou désormais à rien. La question est posée ; à chacun de démontrer à quoi il peut servir. Sinon, on se retrouvera alors comme dans le film de Sydney Pollack, On achève bien les chevaux, se posant la question si cela a un sens de continuer à vivre ou bien si, comme un cheval à la patte blessée, une balle dans la tête ne vaut pas mieux.

L’école et l’inutile

Comment peut-on arriver à fabriquer des individus qui se pensent inutiles et finissent par le devenir. Ils sont quand même passés par l’école, six ans dans le primaire et six encore dans le secondaire, trois années qui vont devenir quatre pour la licence. A-t-on appris quelque chose d’utile à soi et aux autres, ou y a-t-on seulement grandi sous le goutte-à-goutte ? À toutes ces interrogations, d’aucuns répètent depuis plus de trente ans, sans s’essouffler ni se remettre en cause, que le seul remède miracle possible pour sortir l’école de la crise est celui de former les élèves ou étudiants à des métiers. L’école doit se connecter avec le monde du travail et celui de l’entreprise. C’est une hypothèse qui peut aussi bien être vraie que fausse mais, depuis le temps qu’on la répète, on commence à douter de sa véracité. Sauf à être devin, lorsqu’on déclame ce genre de proposition, c’est comme si on ne dit rien d’autre que : « Je ne sais pas ce qu’il faut faire, mais il vaut mieux dire cela que se taire. » Les métiers d’aujourd’hui n’existeront probablement pas demain. Restons donc optimistes et promettons des choses, du moment qu’on a de faibles chances d’être là au moment de la confrontation, où il faudra rendre des comptes.

L’école, ne formant ni à l’autonomie (travail personnel), ni à la créativité (arts), ni à la résilience (sport et compétition), se place comme le chaînon de la catalyse de la reproduction sociale. Elle court le risque, dans la situation actuelle, de devenir stérile, voire pire : instiller le sentiment d’inutilité à une large frange de la population. L’école innovante n’apprend pas des métiers, elle devrait plutôt apprendre aux élèves à en créer et à développer des compétences. Un élève doit pouvoir savoir proposer des solutions aux problèmes rencontrés par lui ou par d’autres, dépasser des contraintes, saisir les moindres opportunités pour développer des projets, avoir confiance en soi pour créer et être encouragé à le faire. Tomber, se relever, se remettre à chaque fois sur la ligne de départ, gérer son temps et savoir s’organiser. Il doit pouvoir gagner seul ou, encore mieux, avec les autres.

Cette école peut être le terreau des innovations utiles, non programmées mais établissant collectivement un pont vers le futur. Dans cette configuration, personne ne peut se permettre de définir ce qui est bon pour les autres sans risquer de supporter l’estocade car il sera dedans, il fait partie d’un tout. Le développement scientifique, la recherche, la création et l’innovation s’enracinent dans la volonté d’une communauté et s’assument par un groupe.

Le collectif et l’universel

Avoir le sentiment de faire partie d’un tout et la sensation que tous font partie du même récit sont des éléments qui permettent aux différentes composantes d’une communauté d’avancer au même rythme, de ne pas laisser certains sur le carreau ou sur le bord de la route. Il ne suffit pas que quelques personnes soient inscrites dans l’agenda international du développement, il faut aussi que les autres puissent suivre, se dire qu’elles font partie de cette aventure.

Cette aventure ne peut pas demeurer locale. Le Maroc est connecté à l’international, par ses flux migratoires et à travers le Net. Les acteurs sociaux comparent et se comparent. Ils peuvent remettre en cause des types locaux d’organisation hiérarchisés dans un environnement qui se veut de plus en plus en réseau. Les réseaux sociaux sont réels dans le sens où ceux-ci chevauchent le virtuel. Les identités en ligne sont souvent proches des identités hors-ligne et, quand elles ne le sont pas, elles souhaiteraient l’être. Les liens sociaux, les valeurs exprimées en ligne se prolongent hors-ligne. Il existe des interactions entre les deux. L’ère de l’information et de la communication crée un nouveau type de société : la société en réseaux projette une forme d’organisation, des rapports sociaux moins hiérarchisés et moins bureaucratiques.

Cette dernière offre une possibilité d’existence ne se superposant pas aux frontières, dépassant les pays. On naît quelque part, on peut y rester physiquement et on peut partir, brûler les frontières, couper les ponts et vivre ailleurs. On peut aussi rester physiquement et être ailleurs virtuellement, avoir un adressage numérique en dehors de la zone de vie. Dans ce contexte, l’attachement identitaire originel est devenu complexe. Les loyautés et les déloyautés prennent de nouvelles formes. Les attractions et les répulsions spatiales fonctionnent au gré des choix des décideurs. Lorsqu’une personne se sent exclue quelque part, elle a aujourd’hui d’autres possibilités : elle va ailleurs ; et si elle ne peut pas le faire physiquement, elle le fait virtuellement. Le Net a ouvert des portes insoupçonnées. De plus, Internet est la conjugaison d’une révolution technologique globalisante, couplée à une culture libertaire, elle-même issue des mouvements des années soixante et soixante-dix. Cette culture ne peut pas être contrôlée par les États. Elle échappe à toute bureaucratie.

Faire des choix politiques ou économiques qui rendent des individus inutiles a des répercussions sur le local. Les personnes touchées peuvent se connecter à l’international et finir par se découvrir des utilités ailleurs. Elles peuvent aussi partir. On ne fonctionne plus en vase clos. La déperdition de confiance dans un système peut être compensée par un autre. Les exclus ont plusieurs choix : devenir des agents de perturbation sociale, sortir du système, en chercher un autre. Les loyautés sont devenues élastiques. La domestication des personnes basée sur leur loyauté n’est plus opérationnelle. On est loyal tant qu’on n’est pas devenu déloyal. Toutes les possibilités de choix demeurent. On fait tout pour ne pas être inutile.


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