À propos des incoordinations maghrébines

À propos des incoordinations maghrébines

Quelle importance accorder à la coordination des politiques économiques aujourd’hui, dans le contexte largement libéralisé d’une économie globale ? Comment peut-on coordonner des éléments à la fois complexes et peu maîtrisables ?

je suis un économiste économètre, je vais donc vous donner un avis plus politique qu’économique ou commercial. Cela fait de nombreuses années que je travaille sur le Maghreb. Je me rends dans tous ces pays pour essayer de comprendre. À ce stade, il me semble qu’il y a un conflit de légitimité qui empêche toute réflexion de nature strictement économique ou commerciale. Je vais parler des pays qui posent problème au reste du Maghreb, l’Algérie et le Maroc, mais on trouve à peu de choses près la même situation pour la Libye et la Tunisie. À mon sens, il existe dans ces pays un conflit interne entre les pouvoirs réels et les pouvoirs apparents ; entre l’économie formelle et l’économie informelle. Puis entre ces pays eux-mêmes, il existe un conflit sur la forme de légitimation des pouvoirs. L’Algérie tient sa légitimité du sang versé contre les ennemis, tandis que le Royaume du Maroc tient sa légitimité de la lignée de sang. Dans aucun des deux cas, nous n’avons une légitimation fondamentalement par le peuple. Tous ces conflits rendent difficile la coordination légale. Il y a même des formes de légitimation illégales qui s’affirment comme obstacles majeurs à cette coordination, aujourd’hui. Le commerce interfrontalier entre le Maroc et l’Algérie a été chiffré de part et d’autre à 2 milliards de dollars environ (Je parle du trafic ordinaire des denrées et biens de consommation industriels, pas du narcotrafic). Alors, pensez-vous que les gens qui sont derrière ces opérations pourraient accepter facilement de renoncer à cette manne pour un commerce légal où ils gagneraient beaucoup moins et devraient payer des impôts ? Ce sont ces types d’intérêts qui expliquent de part et d’autre l’atermoiement concernant l’ouverture des frontières et la référence récurrente à l’existence de problèmes fondamentaux entre les deux pays nécessitant un règlement préalable, Sahara compris.

Si on reprend du côté tuniso-libyen, on retrouve encore du vol organisé autour des pipelines par lesquels transitent les hydrocarbures. Il y a une double comptabilité, l’une officielle qui n’inscrit qu’une partie du produit réellement transféré, l’autre partie provenant des puits arrive alors que le compteur est arrêté. Elle est chargée par des groupes bien organisés et protégés pour la consommation au rabais et sans payer d’impôt. Ces recettes hors du circuit formel permettent à des systèmes et des pouvoirs de ne pas rendre des comptes à leurs citoyens. Les frontières de l’Algérie avec la Libye ou la Tunisie, sont également des lieux de trafics illicites. Opter pour l’unité maghrébine et pour la coordination entre les économies maghrébines signifie entre autres, actuellement, être en mesure de remettre en cause les fondements des économies de rente dans ces cinq pays, sans exception.

Gardez-vous quelques événements en mémoire sur la coordination maghrébine au cours de votre parcours professionnel ?

Du temps où j’étais gouverneur de la Banque d’Algérie, je ne voulais pas trop me soumettre aux attitudes protocolaires. Je venais me concerter avec mon homologue marocain Mohamed Sekkat, sans me préoccuper des formalités. Mais je me suis rendu compte que déjà les coordinations maghrébines ne pouvaient se faire dans le cadre des institutions. Celles-ci n’avaient aucune latitude à régler la question !

Sur le plan historique, avant ou après l’UMA, n’y avait-il pas de tentative de coordination réussie des politiques économiques ?

Tant que les pouvoirs étaient encore en construction, encore en projection, c’était possible, les gens y croyaient. Mais à partir du moment où ceux-ci se sont établis, nous avons été tous condamnés au double discours, tous sans exception.

Je vais vous parler de mon cas personnel. Lorsque j’étais gouverneur de la Banque centrale, la situation des réserves en devises était catastrophique. L’UMA venait d’être lancée. J’ai proposé alors Mohamed Sekkat, le gouverneur de Bank Al Maghrib à l’époque, de monter une caisse pour régler les paiements du commerce bilatéral au lieu de le réaliser en devises, créer une sorte de fonds de garantie financé à parité par chacun des deux pays. Au début, il était plutôt favorable, mais plus tard, il m’a fait savoir qu’il ne pouvait pas souscrire à ce projet car il n’avait pas d’instructions favorables. Cette situation a été fréquente dans toutes les relations maghrébines et je l’ai vécue à plusieurs reprises.

Le volet politique a toujours été dominant, mais on parle justement du coût de l’absence d’une coordination maghrébine en matière économique, même en Europe. Peut-on en parler ?

En 1993, les Européens m’avaient confié, sous le patronage de Raymond Barre, une étude sur le coût du non Maghreb. Ils ont débloqué un premier versement pour sa réalisation. L’étude a démarré, puis il y a eu soudain une révolution de palais à Bruxelles. Le responsable de la région m’informa que l’étude n’allait pas se faire, le Royaume du Maroc n’étant pas favorable à sa réalisation, préférant d’abord intégrer l’Europe puis faire le Maghreb. Où était le vrai ?

On a évoqué dans les médias des chiffres qui quantifient le manque à gagner des relations économiques maghrébines. Qu’en est-il ?

Il n’y a pas eu d’études dans ce sens à ma connaissance, mais on a comparé par rapport à l’Europe en estimant qu’une amélioration de la croissance des pays maghrébins de 3% allait se traduire par une amélioration de 1% du PIB européen. Même si la Banque mondiale a travaillé sur de tels instruments pour la question de la croissance et de l’ouverture commerciale, tout cela est assez approximatif. Un travail sérieux n’a pas encore été fait sur cet aspect.

Finalement, peut-on espérer parvenir à une convergence économique, dans l’avenir ? Quel type de système, en matière de coordination régionale maghrébine entre économies, est possible pour sortir de cette impasse ?

À ce jour, les initiatives maghrébines qui réussissent se font à l’instigation de parties extérieures. Le gazoduc a vu le jour grâce aux Européens, la lutte anti-acridienne s’est faite grâce à l’ONU, même le groupe 5+5 ne fonctionne que grâce aux pays européensNous avons chaque fois une intermédiation européenne qui nous amène à faire des progressions ou des régressions. Nous ne sommes pas encore maîtres de nos destinées. Je vais vous donner un exemple concret : l’OCP sans la Sonatrach algérienne perd de l’argent, il pourrait gagner mieux dans la valorisation du phosphate s’il utilisait des dérivés du gaz algérien. La sidérurgie aurait pu bénéficier des gisements de minerai de fer dans les régions algériennes proches de la frontière marocaine. Imaginons l’exploitation du fer de Gara Djebilet sur un port atlantique au Maroc…

Les États-nations ne deviennent-ils pas en quelque sorte des handicaps au développement des économies ?

Le débat est là, mais il porte sur plusieurs aspects. Les oligarchies économiques dans les États-nations, et parfois aussi celles plus étendues et dépassant les États-nations, sont des formes de pouvoirs qui, pour nourrir leur hégémonie, fragilisent les institutions.

Je suis avec attention ce qui se passe en Italie par exemple. Les Italiens affrontent à la fois leurs oligarques et ceux qui dominent le monde, leur combat se structure autour d’une donnée importante de l’économie italienne, celle de la défense des intérêts des petites et moyennes entreprises italiennes.

D’autres batailles en Europe, en Amérique et même au Maroc (avec des conditions historiques différentes) se déroulent autour de la question ardue de la représentation et du système politiques. Je pense aux Indignés en Espagne ou au Mouvement 20 février au Maroc. Ces contestations estiment que la représentativité politique a été phagocytée par les oligarchies, empêchant les sociétés de s’exprimer.

Dans ces conditions, je commence à avoir de l’espoir. Il y a émergence de nouvelles perspectives. Je suis plus optimiste par rapport à l’avenir maghrébin.

 

Biographie succincte

Né en 1951 à Alger, Abderrahmane Hadj-Nacer est docteur en sciences économiques. De 1989 à 1992 il a été gouverneur de la Banque centrale d’Algérie. Après 3 années à la Banque Lazard, il s’est concentré sur le Maghreb en créant des instruments financiers spécialisés. Par ailleurs, il travaille en tant que consultant dans le secteur bancaire privé tant à l’étranger qu’en Algérie et est membre de plusieurs comités de réflexions internationaux, dont le comité d’orientation scientifique du Cesem, centre de recherche de HEM.

 

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