Terrorisme : le pharmakon marocain

Le pharmakon est un terme grec qui désigne en même temps le poison et le remède, la parole ou l’acte qui panse et l’arme de masse qui détruit. Chaque philosophe a donné un certain sens à l’ambivalence du mot. Socrate l’assimilait à l’écriture qui vient combler les lacunes de la mémoire orale, la fixer et l’affaiblir du même tenant. Pour Platon, c’est un ersatz autonome qui guérit le vivant de l’extérieur mais réduit sa capacité auto-immune à se connaître de l’intérieur. 

Plus proche de nous, des philosophes plus contemporains ont remis le terme au goût du jour. Aux yeux de Jacques Derrida, le pharmakon désigne plusieurs choses à la fois : la cigüe, poison qui met fin à la vie de Socrate et la potion qui lui permet d’accéder à l’immortalité ; mais aussi, l’œuvre (littéraire), orpheline du père (l’auteur) et sans adresse fixe, car jetée comme un pavé dans la mare ou une bouteille à la mer.

Bernard Stiegler l’assimile, pour sa part, à la téléphonie mobile qui tout en mémorisant le passé permet aux nouvelles générations d’éliminer les adultes, de tuer le père et de s’autonomiser entre pairs. Il est le premier à avoir emprunté aux anciens le concept et pensé Internet, non comme un véhicule neutre, mais ventriloque, ambivalent, à la fois support de contestation minoritaire et de haine contagieuse.

Le premier à avoir pris appui sur ce terme pharmacologique pour désigner le terrorisme, est un poète, philosophe à sa manière, Hölderlin. Il disait que « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Cet aphorisme rappelle le caractère paradoxal du terrorisme : à la fois insaisissable et mobilisateur, tétanisant et producteur d’onde de choc, menaçant et salutaire.

Le fait qu’il désigne en même temps Internet come interface ambivalente et le terrorisme comme acte anonyme et éclatant montre à quel point ce mot sied pour nommer notre époque, où la paix intérieure est ardemment recherchée au moment où la violence extérieure est trop présente.

Cette tension se matérialise de manière encore plus éclatante dans le cas marocain. Puisque le pays est en même temps l’un des plus gros exportateurs de contingents de combattants pour Daech, au Machreq et en Europe, et le détenteur d’un des services de sécurité et de prévention contre le terrorisme les plus loués au monde. Autant dire que le Maroc, ambivalent, produit le mal et son antidote.

 

En effet, comme toute entité assimilée au pharmakon, le Maroc est tiraillé entre deux voies opposées. Faut-il réduire la capacité à produire du poison ou accentuer la production du remède ? Autrement dit, éduquer, cultiver, libérer, débattre, ou sécuriser, corrompre, pervertir tous azimuts ? Le choix facile consisterait à redoubler de surveillance et multiplier les voies de contrôle et de perversion. Mais l’option la plus productrice de sens consisterait à investir l’école, la culture, la vie avec du sens, du plaisir et de l’échange.

L’équilibre à trouver entre les deux devrait partir du principe de liberté comme constante et celui de la sécurité comme variable. Non l’inverse. Mais souvent l’impatience et la peur priment sur le reste. Et l’on oublie de nous attaquer à la source du mal et on se contente d’augmenter la dose du médicament, même si le corps social y devient insensible. 

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